PARTIE 2- C’est un acteur connu pour son excentricité, mais malheureusement…

IV. Le Choc des Titans : Delon, Belmondo et le Sang de Borsalino

On ne peut pas raconter Alain Delon sans raconter son grand miroir, son rival, son frère ennemi : Jean-Paul Belmondo. Dans les années 70, ils sont les deux monstres du cinéma français. Mais ils sont tout, absolument tout, l’opposé l’un de l’autre. Belmondo est le rieur, le populaire, le mec de la bande qui fait ses propres cascades et qui casse les codes avec le sourire. Delon est l’aristocrate, le froid, le distant qui ne sourit presque jamais et qui exige que le monde vienne à lui.
Quand ils se retrouvent pour tourner Borsalino (1970), la presse s’enflamme. Mais sur le plateau, à Marseille, c’est la guerre froide. Delon, producteur du film, est un maniaque du contrôle, toujours à l’heure, exigeant des prises parfaites. Belmondo, lui, arrive en retard, fume cigarette sur cigarette, improvise et semble s’amuser de l’intransigeance de son partenaire.
Pourtant, de cette friction naîtra l’une des plus grandes alchimies de l’histoire du cinéma. La scène où ils se battent, puis s’assoient pour boire un verre, est un chef-d’œuvre de tension masculine. Ils ne se sont pas toujours aimés, ils se sont même parfois détestés, mais ils se reconnaissaient. Delon dira plus tard de Belmondo : “C’est le seul avec qui j’ai pu être moi-même, car il n’avait pas besoin que je sois beau.” Borsalino deviendra un triomphe absolu, consacrant le duo comme le sommet du polar à la française.

V. Le Silence de Dieu : L’Expérience Mystique du Cercle Rouge

Si Le Samouraï a défini le “cool”, Le Cercle Rouge (1970) a touché au divin. Jean-Pierre Melville réunit Delon, Yves Montand et Bourvil pour un casse qui restera dans les annales. Mais la véritable “histoire” de ce film ne réside pas dans l’action, elle réside dans le silence.
Melville, obsédé par l’honneur des marginaux, écrit une séquence de cambriolage de près de 40 minutes sans aucun dialogue. Pas un mot. Juste le bruit de la pluie, le craquement d’un parquet, le souffle retenu. Delon y est sidérant de concentration. Il ne joue pas un voleur ; il exécute une liturgie.
L’histoire raconte que sur le plateau, Melville faisait régner un silence de cathédrale. Delon, qui détestait les répétitions et les acteurs qui “bavardent”, trouvait enfin un réalisateur à sa mesure. Quand le film sort, la critique est d’abord déroutée par cette lenteur, ce mutisme. Mais le public, lui, est hypnotisé. Le Cercle Rouge n’est pas un film de gangsters, c’est un film métaphysique sur le destin, où Delon incarne un homme qui sait qu’il est perdu, mais qui choisit de l’être avec une élégance absolue. La phrase d’ouverture du film, attribuée au Bouddha, résume toute sa philosophie : “Tous les hommes sont destinés à se rencontrer un jour, s’ils suivent les voies qui leur sont tracées.”

VI. L’Affaire Markovic : Quand le Mythe bascule dans le Sordide

Toute légende a son péché originel. Pour Delon, ce sera l’affaire Markovic en 1968. Stefan Markovic, le garde du corps et homme à tout faire de Delon, est retrouvé mort au fond d’une décharge à la sortie de Paris. L’homme avait des carnets remplis de secrets, de noms de puissants, de ministres, de stars.
Du jour au lendemain, le “Bel Alain” devient la cible d’une meute journalistique et politique. On l’accuse d’avoir des liens avec le Milieu corse, on fouille sa vie privée, on salit son image. Le grand public découvre que l’acteur intouchable a un carnet d’adresses trouble, qu’il fréquente des voyous, qu’il possède des armes.
C’est le premier grand traumatisme médiatique de sa vie. Delon, au lieu de s’effondrer, se durcit. Il comprend que la France l’aime mais qu’elle attend avec volupté de le voir tomber. Il ne s’excusera jamais. Il attaquera en justice, il méprisera les journalistes, et il construira autour de lui une forteresse imprenable. Cette affaire a tué l’innocence de Delon. À partir de 1968, il ne sera plus jamais seulement un acteur ; il sera un personnage public, clivant, adulé par les uns, honni par les autres, mais toujours, absolument, inclassable.

VII. Monsieur Klein : Le Masque Tombe, l’Acteur Naît

En 1976, Joseph Losey lui propose un rôle qui va à l’encontre de tout ce qu’il est. Dans Monsieur Klein, Delon joue un homme, Robert Klein, riche négociant en art sous l’Occupation, qui se retrouve par homonymie confondu avec un Juif recherché par la Gestapo.
Pour la première fois, Delon accepte de perdre son aura de séducteur. Il maigrit, il se voûte légèrement, il efface son charme naturel. L’histoire de ce film est celle d’une prise de conscience terrifiante : un homme qui fermait les yeux sur la barbarie se retrouve broyé par elle.
La scène finale est l’une des plus bouleversantes du cinéma français. Klein, dénoncé, est entassé dans un wagon à bestiaux, déporté vers la mort. Delon y est méconnaissable. Son regard de glace a fondu, laissant place à la terreur pure, à la vulnérabilité d’un enfant perdu. Quand le film sort, la critique est stupéfaite. Delon vient de prouver qu’il n’était pas qu’un beau gosse : c’était un acteur de génie, capable de la plus profonde empathie. Il y gagnera un César, mais plus important encore, le respect éternel des cinéphiles les plus exigeants.

VIII. Le Seigneur des Bêtes : L’Exil à Douchy

Pourquoi, au sommet de sa gloire, Alain Delon a-t-il choisi de s’exiler ? Dans les années 80 et 90, fatigué des intrigues parisiennes, des trahisons et de l’hypocrisie des salons, il s’installe dans son domaine de Douchy, dans le Loiret. Mais il n’y va pas pour y vivre comme un bourgeois à la retraite. Il y recrée son propre royaume.
L’histoire de Delon à Douchy est celle d’un homme qui préfère les bêtes aux humains. Il y installe une ménagerie privée : des lions, des tigres, des panthères, des centaines de chiens, des faucons. Il dit souvent : “Les animaux ne mentent pas. Ils ne vous jugent pas sur votre compte en banque ou sur vos articles de presse. Ils ressentent votre âme.”
Les journalistes qui parviennent à le rencontrer font le pèlerinage jusqu’à cette propriété fortifiée. Ils y découvrent un homme en peignoir, entouré de ses fauves, parlant de littérature, de philosophie, de Napoléon (son idole) et de la mort. Il y a quelque chose de fascinant et de terrifiant à voir ce sex-symbol mondial vieillissant, caressant un tigre du Bengale, avec le regard toujours aussi tranchant, refusant la compromission, vivant selon ses propres lois, loin du monde des hommes qu’il a toujours trouvé si décevant.

IX. Le Crépuscule et la Rédemption : Le César de Trop de Larmes

L’ultime chapitre de la légende s’est écrit un soir de février 2019, lors de la 44e cérémonie des César. Alain Delon a 83 ans. Sa santé décline, son visage est marqué par le temps, la maladie et les excès d’une vie brûlée par les deux bouts. L’Académie lui décerne un César d’honneur.
La salle est divisée. Des associations hurlent, des pétitions circulent, on lui reproche ses prises de position politiques passées, ses amitiés troubles, son caractère exécrable. Mais quand Delon monte sur scène, soutenu, le temps d’un instant, par la grâce du cinéma, tout s’efface.
Il ne fait pas de long discours. Il ne s’excuse pas. Il regarde la salle, ces gens qui l’ont encensé, puis lapidé, puis oublié, puis réclamé. Sa voix est brisée, mais son regard, lui, n’a pas changé. Il dit simplement sa gratitude, avec une pudeur qui contraste avec sa réputation. Et alors, l’impensable se produit. La salle entière se lève. Une standing ovation interminable, de plusieurs minutes. Des acteurs, des réalisatrices, des critiques pleurent. Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Guillaume Canet, tout le cinéma français est là, à genoux devant le mythe.
Dans les yeux de Delon, ce soir-là, on a vu autre chose que de la glace. On a vu la mélancolie d’un homme qui réalise que, même s’il a passé sa vie à repousser le monde, le monde, au fond, ne l’a jamais oublié.

Épilogue : L’Immortalité du Regard

Aujourd’hui, quand on traverse les époques, les modes et les révolutions du cinéma, l’image d’Alain Delon demeure. Il est le dernier géant d’une époque où les acteurs n’étaient pas des influenceurs, mais des dieux antiques, avec leurs vertus et leurs vices démesurés.
Il a été un voyou, un prince, un samouraï, un amant tragique, un père complexe et un ermite entouré de fauves. Il a été détesté pour son arrogance et adoré pour son élégance. Mais par-dessus tout, Alain Delon a été le miroir de nos propres fantasmes. Il a incarné l’homme que nous rêvons d’être quand nous fermons les yeux : libre, indomptable, magnifique, et terriblement seul.
Le cinéma s’éteindra un jour. Les pellicules s’effaceront. Mais quelque part, dans la salle obscure de notre mémoire, la lumière clignote encore. Un homme en imperméable beige allume une cigarette. Un prince en habit de lumière valse avec une comtesse. Et un regard bleu, froid et éternel, nous fixe.

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