CLIQUEZ ICI POUR CONTINUER LA LECTURE AVEC LA 👉PARTIE 3- Première partie — L’enfant d’Alger : la musique avant le cinĂ©ma ….

Voici cinq nouvelles parties pour approfondir encore ce parcours, en explorant des territoires jusqu’ici effleurĂ©s : les figures paternelles qu’il a incarnĂ©es, la voix qu’il a longtemps tue, les amitiĂ©s d’Ă©cran qui l’ont construit, les risques qu’il a pris, et enfin ce que le cinĂ©ma français lui doit.

Onzième partie — Les pères Ă  l’Ă©cran : une galerie de silences

Daniel Auteuil a jouĂ© beaucoup de pères. Pas toujours des pères biologiques, mais toujours des figures de transmission, de protection, parfois d’Ă©chec. Ce thème traverse son Ĺ“uvre comme une ligne souterraine, et il faut s’y arrĂŞter, car il dit beaucoup de l’homme et de l’acteur.
Dans Jappeloup (2013), il incarne le père du cavalier Pierre Durand. Un homme de la terre, rude, qui ne comprend pas la passion de son fils pour un cheval trop petit, trop maigre, trop improbable. Le film repose entièrement sur cette relation : un père qui ne sait pas dire « je t’aime », un fils qui cherche dĂ©sespĂ©rĂ©ment son approbation. Auteuil y trouve un registre qu’on lui avait peu demandĂ© : la paternitĂ© bourrue, faite de phrases courtes, de regards dĂ©tournĂ©s, d’affection jamais formulĂ©e mais toujours prĂ©sente. Quand le père finit par accepter le rĂŞve de son fils, ce n’est pas par un grand discours : c’est par un geste, une main posĂ©e sur une Ă©paule, un silence qui en dit plus que mille mots.
Dans Marius (2013), qu’il rĂ©alise lui-mĂŞme, il choisit de jouer CĂ©sar. Le rĂ´le de Raimu. On mesure la dĂ©mesure de l’entreprise. Mais ce qui frappe, c’est que CĂ©sar est avant tout un père. Un père qui voit son fils partir vers la mer, vers l’inconnu, vers une vie qu’il ne comprend pas. Auteuil, Ă  soixante-trois ans, habite ce personnage avec une tendresse infinie. Il y met tout ce qu’il sait de la paternitĂ© : la fiertĂ©, l’inquiĂ©tude, l’impuissance Ă  retenir celui qu’on aime.
Dans Le Hussard sur le toit (1995), son Angelo Pardi n’a pas d’enfant, mais il est un père pour une jeune femme qu’il protège Ă  travers le cholĂ©ra. Dans La Fille sur le pont (1999), son Gabin est un père de substitution pour Adèle, cette jeune femme perdue qu’il recueille et qu’il aide Ă  renaĂ®tre. Dans Les Voleurs (1996), il est un frère qui tente de protĂ©ger sa sĹ“ur, jouant un rĂ´le quasi paternel.
Cette obsession des figures paternelles n’est pas un hasard. Auteuil lui-mĂŞme est père de plusieurs enfants, et il a toujours protĂ©gĂ© sa vie de famille avec une discrĂ©tion absolue. Mais au-delĂ  de sa vie personnelle, il y a dans son jeu quelque chose de fondamentalement paternel : une manière d’Ă©couter, de protĂ©ger, de ne jamais Ă©craser l’autre. Quand il joue face Ă  une actrice plus jeune, il ne cherche jamais Ă  dominer : il crĂ©e un espace oĂą elle peut exister pleinement. Cette qualitĂ© est rare chez les acteurs de sa gĂ©nĂ©ration, habituĂ©s Ă  occuper tout l’espace.

Douzième partie — La voix retrouvée : quand le fils du baryton chante

Daniel Auteuil est nĂ© dans une maison oĂą l’on chantait. Son père Ă©tait baryton, sa mère cantatrice. Les gammes, les arpèges, les vocalises : voilĂ  le premier paysage sonore de son enfance. Pourtant, pendant des dĂ©cennies, il n’a jamais chantĂ© au cinĂ©ma. Il a choisi le théâtre, puis la camĂ©ra, mais il a laissĂ© la musique de cĂ´tĂ©, comme si elle appartenait Ă  un territoire trop intime, trop familial, trop sacrĂ©.
Il fallut attendre 2010 pour qu’il accepte enfin de chanter Ă  l’Ă©cran. Dans Ces amours-lĂ , de Claude Lelouch, il interprète une chanson. Ce n’est pas une prouesse vocale, pas un rĂ©cital : c’est un moment de grâce simple, oĂą l’on entend enfin la voix du fils du baryton. Lelouch, qui est un cinĂ©aste de la mĂ©moire et de la nostalgie, a sans doute senti qu’il y avait lĂ  quelque chose de prĂ©cieux : un acteur qui, tardivement, renoue avec son hĂ©ritage le plus profond.
Ce moment est d’autant plus Ă©mouvant qu’il intervient tard dans sa carrière. Auteuil a soixante ans lorsqu’il chante pour la première fois au cinĂ©ma. Il a fallu tout ce temps pour qu’il accepte de se montrer dans cette intimitĂ©. Peut-ĂŞtre parce que chanter, pour lui, ce n’Ă©tait pas un acte artistique comme un autre : c’Ă©tait un retour vers les parents, vers la maison d’Alger, vers les voix qui rĂ©sonnaient dans les couloirs de son enfance.
Cette voix, on l’entend aussi dans son rapport au texte. Auteuil est un acteur de la diction, de la prĂ©cision verbale, du rythme des phrases. Quand il joue Molière au théâtre, quand il dit les dialogues de Sautet ou de Pagnol, on entend la musique des mots. Il ne se contente pas de dire un texte : il le chante, Ă  sa manière, avec une attention particulière aux voyelles, aux silences, aux respirations. C’est sans doute l’hĂ©ritage le plus profond de ses parents : cette conscience que la voix est un instrument, qu’elle se travaille, qu’elle ne se possède jamais dĂ©finitivement.

Treizième partie — Les fraternitĂ©s d’Ă©cran : Depardieu, Noiret, Marielle, Johnny

Daniel Auteuil n’a pas seulement jouĂ© avec des actrices : il a construit des fraternitĂ©s d’Ă©cran avec des hommes, des complicitĂ©s qui ont marquĂ© son parcours et, souvent, le cinĂ©ma français tout entier.
La première, la plus Ă©vidente, c’est GĂ©rard Depardieu. Ils se rencontrent sur Jean de Florette en 1986. Auteuil a trente-six ans, Depardieu trente-huit. Ils sont tous deux au sommet de leur art, mais dans des registres très diffĂ©rents. Depardieu est la puissance brute, la gĂ©nĂ©rositĂ© dĂ©sordonnĂ©e, l’occupation massive de l’espace. Auteuil est la retenue, la prĂ©cision, l’effacement. Leur collaboration fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce qu’ils ne se ressemblent pas. Dans 36, quai des Orfèvres (2004), d’Olivier Marchal, ils se retrouvent vingt ans plus tard dans un face-Ă -face de flics rivaux. Cette fois, ce n’est plus la complicitĂ© : c’est l’affrontement. Mais on sent, sous la rivalitĂ© de façade, le respect mutuel de deux acteurs qui savent qu’ils ont, chacun Ă  leur manière, portĂ© le cinĂ©ma français Ă  bout de bras.
Avec Philippe Noiret et Jean-Pierre Marielle, dans Les Grands Ducs (1996), de Patrice Leconte, Auteuil trouve une autre forme de fraternitĂ©. Trois acteurs de gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes, trois carrières qui se croisent, trois hommes qui jouent des comĂ©diens sur le retour. Le film est une comĂ©die tendre sur l’Ă©chec, sur l’amitiĂ©, sur la fin des illusions. Auteuil, au milieu de ces deux gĂ©ants, trouve sa place avec une humilitĂ© rare. Il ne cherche pas Ă  briller : il Ă©coute, il rĂ©agit, il laisse Noiret et Marielle occuper l’espace. C’est peut-ĂŞtre dans ce film qu’il est le plus touchant, parce qu’il y joue un homme qui accepte de n’ĂŞtre plus le premier rĂ´le.
Avec Johnny Hallyday, dans L’Homme du train (2002), toujours de Leconte, la rencontre est plus inattendue encore. Johnny n’est pas vraiment un acteur : c’est une star, une lĂ©gende, un mythe. Auteuil, lui, est l’acteur de l’ombre, de la prĂ©cision, du travail. Leur alchimie fonctionne parce qu’ils ne se ressemblent pas. Auteuil, par sa retenue mĂŞme, permet Ă  Johnny d’exister autrement que comme chanteur : comme acteur, avec un visage fatiguĂ©, une menace sourde, une vulnĂ©rabilitĂ© qu’il n’avait jamais montrĂ©e ainsi. Leur complicitĂ© dĂ©passera le tournage, et Johnny, qui n’Ă©tait pas tendre avec ses confrères, aura toujours pour Auteuil une admiration sincère.
Ces fraternitĂ©s d’Ă©cran disent quelque chose d’essentiel chez Auteuil : il n’a pas besoin d’ĂŞtre le seul au centre de l’image pour exister. Il sait partager, Ă©couter, laisser l’autre briller. Cette qualitĂ© est peut-ĂŞtre la plus rare chez les grands acteurs, et c’est elle qui lui a permis de travailler si longtemps, avec tant de rĂ©alisateurs diffĂ©rents, sans jamais lasser.

Quatorzième partie — Les prises de risque : les films qui auraient pu le perdre

Daniel Auteuil n’a pas toujours choisi la facilitĂ©. Tout au long de sa carrière, il a acceptĂ© des rĂ´les qui auraient pu le perdre, des personnages antipathiques, des films difficiles, des mises en scène exigeantes. Ces prises de risque sont ce qui fait de lui un acteur complet, et non une simple star.
Le premier de ces risques, c’est L’Adversaire (2002), de Nicole Garcia. Il y incarne Jean-Claude Romand, cet homme qui a menti pendant des annĂ©es Ă  sa famille, se faisant passer pour un mĂ©decin, avant d’assassiner sa femme, ses enfants et ses parents. Comment jouer un tel personnage sans l’excuser, sans en faire un monstre de théâtre, sans offrir au spectateur la consolation d’un coupable spectaculaire ? Auteuil choisit la banalitĂ©. Il joue Romand comme un homme ordinaire, mou, vide, incapable de regarder les autres en face. C’est peut-ĂŞtre sa performance la plus dĂ©rangeante, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle refuse de rassurer.
Dans CachĂ© (2005), de Michael Haneke, il prend un autre risque. Il accepte de jouer un homme qui a menti dans son enfance, un mensonge qui a coĂ»tĂ© la vie Ă  un garçon algĂ©rien. Haneke avait besoin d’un visage rassurant, d’un acteur aimĂ© du public, pour que le malaise fonctionne. Auteuil accepte ce rĂ´le ingrat, oĂą il doit ĂŞtre haĂŻssable sans jamais le montrer explicitement. Le film se termine sur un plan fixe d’une durĂ©e presque impossible, oĂą quelque chose se dit — ou ne se dit pas — sans que la camĂ©ra daigne nous le montrer. Pour un acteur nĂ© Ă  Alger, le scĂ©nario avait une rĂ©sonance intime que le rĂ©alisateur n’avait peut-ĂŞtre pas entièrement prĂ©vue.
Dans Quand vient l’automne (2023), de François Ozon, il prend encore un risque : celui de vieillir Ă  l’Ă©cran, sans fard, sans tricher. Il y incarne un homme fragile, dont le corps commence Ă  le trahir, dont la mĂ©moire joue des tours. Ozon, qui aime filmer ses acteurs dans leur vĂ©ritĂ© la plus nue, capte sur le visage d’Auteuil une mĂ©lancolie magnifique. Il n’y a aucune coquetterie dans ce rĂ´le, seulement la dignitĂ© d’un homme qui sait que le temps lui est comptĂ©.
Ces prises de risque sont ce qui distingue Auteuil des acteurs qui ne cherchent que la gloire ou le confort. Il accepte de dĂ©plaire, de dĂ©ranger, de montrer ses failles. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui le rend si attachant : on sent, derrière chaque rĂ´le, un homme qui ne se cache pas derrière son personnage, mais qui s’y expose.

Quinzième partie — L’hĂ©ritage : ce que le cinĂ©ma français doit Ă  Daniel Auteuil

Que doit le cinĂ©ma français Ă  Daniel Auteuil ? Beaucoup, sans doute, mais surtout quelque chose d’essentiel : la preuve qu’un acteur peut ĂŞtre Ă  la fois populaire et exigeant, Ă  la fois star et artisan, Ă  la fois aimĂ© du grand public et respectĂ© des cinĂ©philes.
Cette double appartenance est rare. Beaucoup d’acteurs choisissent un camp : soit le cinĂ©ma d’auteur, soit le divertissement. Auteuil, lui, a toujours naviguĂ© entre les deux, sans jamais trahir ni l’un ni l’autre. Il a jouĂ© dans des films qui ont rempli des millions de salles (Le Placard, Jappeloup, Le Bossu), et dans des films qui ont dĂ©concertĂ© les spectateurs (CachĂ©, L’Adversaire). Il a travaillĂ© avec les plus grands rĂ©alisateurs français (Sautet, TĂ©chinĂ©, Leconte, Ozon), et avec des cinĂ©astes Ă©trangers (Haneke, Van Dormael). Il a Ă©tĂ© Ugolin, StĂ©phane, Lagardère, Georges, CĂ©sar, Henri de Navarre, Angelo Pardi, François Pignon, Harry, Gabin, le père de Pierre Durand, Jean-Claude Romand. Autant de visages, autant de vies, autant d’hommes diffĂ©rents.
Mais au-delĂ  de cette diversitĂ©, il y a une constante : celle d’un acteur qui n’a jamais cherchĂ© Ă  plaire, mais Ă  croire. Il n’a jamais jouĂ© pour qu’on l’aime : il a jouĂ© pour qu’on croie en son personnage. Cette honnĂŞtetĂ© fondamentale est ce qui fait de lui l’un des plus grands acteurs français de sa gĂ©nĂ©ration.
Aujourd’hui, Ă  soixante-seize ans, il est toujours lĂ . Toujours devant une camĂ©ra, toujours sur les planches, toujours prĂŞt Ă  prendre un risque. Il a connu la gloire tardive, les amours tumultueuses, les doutes, les deuils. Il a traversĂ© cinquante ans de cinĂ©ma français, de la Nouvelle Vague finissante aux films d’Ozon. Il a vu le cinĂ©ma changer, Ă©voluer, se transformer. Et lui, il est restĂ© le mĂŞme : un artisan patient, un homme de l’ombre, un acteur qui sait que son mĂ©tier n’est pas de briller, mais de disparaĂ®tre derrière le personnage.
VoilĂ  ce que le cinĂ©ma français doit Ă  Daniel Auteuil : la preuve qu’un acteur peut ĂŞtre grand sans ĂŞtre vaniteux, populaire sans ĂŞtre facile, exigeant sans ĂŞtre Ă©litiste. Il est, Ă  sa manière, un modèle pour toutes les gĂ©nĂ©rations qui suivent. Et quand on le regarde aujourd’hui, Ă  l’Ă©cran ou sur les planches, on se dit qu’il y a encore, dans ce mĂ©tier si difficile, quelque chose d’essentiel : la possibilitĂ© de disparaĂ®tre pour mieux exister.