L’événement inattendu survenu à Gérard Jugnot a choqué les fans​ …

Gérard Jugnot : l’extraordinaire destin d’un homme ordinaire
Il y a des acteurs qui naissent avec une évidence dans le regard : la mâchoire des héros, la silhouette des séducteurs, l’élégance des premiers rôles. Et puis il y a Gérard Jugnot, né le 4 mai 1951 à Paris, dans une famille modeste où le cinéma n’était pas une carrière envisageable, mais une sortie du dimanche.
Rien, dans son enfance, ne le prédestinait aux planches ou aux projecteurs. Il n’est pas fils de comédien, il ne sort pas d’une dynastie du spectacle, il n’a pas été enfant prodige. C’est un garçon ordinaire d’un quartier ordinaire d’une capitale qui, dans les années 1950, se reconstruit encore. Élève plus enthousiaste que brillant, il découvre très tôt que faire rire est une manière d’exister — une politesse, presque, et une arme.
Cette banalité originelle sera sa fortune. Là où d’autres devront composer pour incarner « le Français moyen », lui n’aura qu’à se laisser aller. Il portera sur son visage, dans son ventre, dans sa façon de s’excuser d’être là, une France entière : celle des employés de bureau, des petits chefs, des pères maladroits, des hommes qui voudraient bien être dignes et n’y arrivent pas toujours.
Mais avant de devenir ce miroir national, il va lui falloir une bande de copains.

II. Le Splendid : la bande qui allait tout dynamiter

L’histoire du cinéma français tient parfois à une rencontre de lycée. Au lycée Pasteur, à Neuilly-sur-Seine, un petit groupe d’adolescents se lie d’amitié autour d’une passion commune : le rire, l’absurde, l’irrévérence. Il y a là Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Michel Blanc — et Gérard Jugnot. Josiane Balasko les rejoindra, avec Bruno Moynot et quelques autres.
Ils ne le savent pas encore, mais ils constituent la future troupe du Splendid, du nom du café-théâtre parisien qu’ils investissent au milieu des années 1970.
Le contexte est décisif. Mai 68 est passé, et le cinéma français d’après-guerre, encore souvent bourgeois, littéraire, bien élevé, commence à sentir le renfermé. Le café-théâtre, lui, sent la sueur, la cigarette et la liberté. On y joue devant cinquante personnes, on improvise, on rate, on recommence. On y a le droit d’être vulgaire, méchant, drôle — surtout drôle.
Le Splendid invente une comédie nouvelle : féroce, sociale, sans filet. On s’y moque des vacances organisées, de la charité de Noël, des bien-pensants, des cons de tous bords. Jugnot, dans cette aventure, est un touche-à-tout : il joue, il écrit, il bricole, il porte les décors. Il apprend le métier par la base, celle où l’on comprend physiquement ce qui fait rire une salle — et ce qui la fait taire.
Pendant ce temps, le cinéma lui ouvre doucement sa porte, mais par la petite : on l’aperçoit dans L’An 01 (1973), il silhouette chez Bertrand Blier dans Les Valseuses (1974) et Calmos (1976), il traverse des films de Bertrand Tavernier (Que la fête commence, Des enfants gâtés), et joue un employé de bureau chez Roman Polanski dans Le Locataire (1976). Ce sont de minuscules apparitions. Mais elles racontent quelque chose d’important : ce comique de café-théâtre intéresse déjà les plus grands cinéastes de son époque. Il a un visage que la caméra aime, et une justesse qui ne s’apprend pas.

III. 1978 : les Bronzés, ou le rôle dont on ne se débarrasse jamais

En 1978, Patrice Leconte adapte au cinéma un sketch de la troupe. Ce sera Les Bronzés.
Jugnot y incarne Bernard, dit « Guidon », le gentil organisateur du club de vacances : celui qui doit mettre de l’ambiance, qui doit sourire, qui doit faire croire aux clients qu’ils vivent le plus beau moment de leur vie. Il est pathétique et touchant, ridicule et poignant. Il donne à ce personnage une humanité qui dépasse la caricature.
Le film fonctionne, mais c’est Les Bronzés font du ski (1979) qui va, à travers les décennies et les rediffusions télévisées, devenir l’un des monuments absolus de la culture populaire française. Des répliques que trois générations connaissent par cœur. Un film culte né d’une bande d’amis qui s’amusaient.
Pour Jugnot, c’est une bénédiction et un piège. Une bénédiction : le voilà connu du grand public, aimé, identifiable. Un piège : le cinéma français a une mémoire cruelle, et il enferme volontiers ses comiques dans le rôle qui les a révélés. Pendant des années, on lui proposera des Guidon bis.
Il passera une bonne partie de sa carrière à répondre poliment non.

IV. 1982 : le Père Noël, ce sommet de férocité

Il faut s’arrêter sur Le père Noël est une ordure (1982), de Jean-Marie Poiré, adaptation de la pièce de la troupe.
Le film est aujourd’hui un rituel télévisuel de décembre. On a oublié à quel point il est noir. Sous les guirlandes, il raconte la misère sexuelle, la solitude urbaine, la lâcheté des bonnes consciences, la violence sociale. C’est une comédie qui rit de tout, y compris de ceux qui rient.
Jugnot y compose un personnage inoubliable de Père Noël grotesque, veule, magnifiquement détestable. Il ne cherche pas à être aimé — et c’est précisément pour cela qu’il est génial. Toute sa carrière d’acteur tiendra dans cet équilibre : accepter d’être laid, mesquin, ridicule, pourvu que ce soit vrai.

V. Le passage derrière la caméra : « puisque personne ne me le propose, je le fais »

Au milieu des années 1980, Gérard Jugnot prend une décision qui va changer sa vie : il devient réalisateur.
Non par mégalomanie, mais par nécessité. Il a des histoires en tête, des personnages qu’on ne lui offre pas, et une intuition : le comique populaire peut parler de choses graves.
  • Pinot simple flic (1984) : il réalise et incarne un policier maladroit, entre tendresse et satire. Le public suit massivement.
  • Scout toujours… (1985) : plongée dans un camp de scouts des années 1960, nourrie de souvenirs et d’une nostalgie moqueuse. Il y est formidable en chef de troupe dépassé.
  • Sans peur et sans reproche (1988) : il s’attaque au costume et à l’Histoire, avec un appétit de cinéaste qui surprend.
À partir de là, il est un cas rare en France : un acteur-réalisateur capable de remplir les salles. Pas un auteur austère, pas un faiseur cynique : un conteur populaire, au sens le plus noble et le plus ancien du terme.

VI. 1987 : Tandem, le séisme

Et puis il y a ce film-là. Celui qui fait taire ceux qui ricanaient.
Dans Tandem de Patrice Leconte, Jean Rochefort incarne Michel Mortez, animateur vedette d’un jeu radiophonique qui sillonne la France depuis vingt ans. Jugnot est Bernard Rivetot, son homme à tout faire : le souffre-douleur, le secrétaire, le confident, le fils, la bonne. Il l’aime. Il le protège. Il ment pour lui.
Ce qui se joue là est bouleversant : un homme qui a donné sa vie à un autre, jusqu’à s’effacer lui-même. Quand le masque de Rochefort se fissure, c’est le visage de Jugnot qui nous déchire le cœur.
Le film est un échec commercial relatif, mais un choc critique. Jugnot est nommé au César du meilleur acteur. La France découvre, stupéfaite, que le gros rigolo du Splendid est un immense acteur dramatique. Il ne le redémontrera pas tous les quatre matins — il n’en aura pas besoin. C’est acquis, définitivement.
Tandem reste, pour beaucoup de cinéphiles, son plus beau rôle. Et l’un des plus grands duos du cinéma français.

VII. 1991 : Une époque formidable…, ou la comédie sociale à son sommet

Dix ans avant que le cinéma français ne se mette à parler de la crise, du chômage, des exclus, Jugnot réalise et joue Une époque formidable….
Il y est Michel Berthier, cadre licencié, qui n’ose pas l’avouer à sa femme et va glisser, jour après jour, vers la rue. Autour de lui, une galerie de laissés-pour-compte magnifiquement écrits, avec notamment Richard Bohringer.
Le film réussit un tour de force : faire rire sans jamais se moquer des pauvres. Le rire vient des situations, de la débrouille, de la solidarité, de l’absurdité du système — jamais de la pitié. C’est du cinéma social avec un cœur battant, dans la lignée de Chaplin plus que de la comédie boulevardière.
C’est probablement le film qui définit le mieux la morale d’artiste de Gérard Jugnot : le petit personnage écrasé par la machine, mais debout par la grâce de l’humour et de l’amitié.

VIII. Les années 1990 : la traversée du désert d’un homme à succès

Les années 1990 sont plus ingrates. La comédie française se durcit, le public se lasse, les modes changent. Jugnot tourne beaucoup, joue dans des films inégaux, retrouve les copains (Grosse Fatigue de Michel Blanc en 1994, où il joue… son propre rôle de star harcelée), mais les grands succès se font plus rares.
Il tient bon grâce à deux fidélités : le théâtre, où il revient régulièrement et où il retrouve le contact direct, physique, avec le public ; et son métier de fabricant de films, qu’il n’abandonne jamais.
Il élève aussi, avec la discrétion qui caractérise sa vie privée, son fils Arthur Jugnot, né en 1980 de son union avec la costumière Cécile Magnan. Le garçon attrapera le virus, deviendra comédien, metteur en scène et producteur de théâtre — et travaillera aux côtés de son père. Une transmission rare, sans fracas.

IX. 2002 : Monsieur Batignole, le film de sa vie

À l’aube des années 2000, Jugnot porte un projet qui lui tient viscéralement à cœur, et dont le financement sera un combat.
Monsieur Batignole se déroule à Paris en 1942. Il y incarne Edmond Batignole, charcutier gras, égoïste, lâche, profiteur de l’Occupation — un homme qui regarde ailleurs parce que regarder ailleurs est plus confortable. Puis, confronté à l’arrestation d’enfants juifs, cet homme médiocre va se mettre, presque malgré lui, à faire le bien.
C’est un film d’une justesse remarquable sur la zone grise : ni les héros, ni les monstres, mais l’immense majorité de ceux qui n’ont rien fait, et qui auraient pu. Jugnot ne s’embellit pas ; il joue la petitesse, la peur, le calcul, puis l’étincelle.
Le succès public est immense, et le film devient un classique, régulièrement montré dans les collèges. Pour Jugnot, c’est une revanche personnelle et artistique : la preuve qu’un cinéaste populaire peut traiter de la Shoah avec pudeur, humour et gravité, et toucher des millions de spectateurs.

X. 2004 : Les Choristes, la grâce mondiale

Il faut imaginer la scène. Un pensionnat pour enfants difficiles, en 1949, quelque part dans la France rurale. Des murs gris, un directeur brutal — François Berléand, glaçant — et sa devise : « Action-Réaction ». Et au milieu de tout cela, un surveillant bedonnant, sans autorité, musicien raté : Clément Mathieu.
Il n’a ni pouvoir, ni charisme, ni moyens. Il a une idée folle : monter une chorale.
Les Choristes, premier film de Christophe Barratier — libre adaptation de La Cage aux rossignols (1946) —, est un phénomène dont personne ne prévoyait l’ampleur. Près de 9 millions d’entrées en France, une sortie mondiale, deux nominations aux Oscars (meilleur film étranger et meilleure chanson originale pour Vois sur ton chemin), une bande originale de Bruno Coulais qui fera le tour du monde.
Et au centre : Jugnot. Nommé au César du meilleur acteur, il livre une performance d’une délicatesse infinie. Il ne joue pas un sauveur, il joue un homme timide qui essaie. Sa scène de renvoi, son regard sur la mère de Morhange, sa façon de tendre la main sans jamais forcer : c’est du cinéma d’acteur au sommet.
Le rôle de Clément Mathieu devient son second visage universel. En France, on ne dit plus seulement « le père Noël » ou « Guidon » : on dit le maître de chorale. Des générations d’enfants, du Japon au Brésil, découvriront la langue française à travers son visage.

XI. Après la gloire : le droit de se tromper

Ce qui est admirable, chez Jugnot, c’est qu’il n’a pas cherché à refaire Les Choristes dix fois.
Il retrouve Depardieu pour Boudu (2005), relecture de Renoir qu’il réalise et où il joue le bourgeois débordé. Il replonge dans le Paris populaire de 1936 avec Faubourg 36 (2008), retrouvant Barratier et le goût des fresques mélodiques. Il se lance dans Rose et noir (2009), comédie en costumes situada dans l’Espagne de l’Inquisition — un pari risqué, un échec commercial sévère, mais un film de cinéaste libre.
Il accepte aussi de revenir, en 2006, pour Les Bronzés 3 : Amis pour la vie, qui rassemblera plus de 10 millions de spectateurs : la preuve, éclatante, que la bande du Splendid est devenue un patrimoine national.
Et il joue, tout simplement. Pour le plaisir. Chez les jeunes comiques, dans la saga Ducobu où il incarne le professeur Latouche face à un cancre devenu phénomène de cour de récréation, dans des comédies sociales comme Les Têtes de l’emploi (2016), au théâtre, à la télévision. Il continue de réaliser, de produire, de pousser des projets — souvent ceux de son fils Arthur, devenu un homme de scène reconnu.

XII. Le style Jugnot : pourquoi il compte autant

Si l’on devait résumer son apport au cinéma français, on pourrait tenir en quelques lignes :
Il a inventé un héros sans héroïsme. Son personnage-type n’est ni beau, ni brave, ni brillant. Il est nous. Et c’est en le regardant se débattre que le spectateur se sent moins seul.
Il a prouvé que le rire pouvait être grave. Le père Noël est une ordure, Une époque formidable…, Monsieur Batignole : trois comédies qui parlent respectivement de la misère affective, de l’exclusion sociale et de la lâcheté devant l’Histoire.
Il a montré qu’un comique pouvait être un immense acteur dramatique. Tandem et Les Choristes suffisent à le placer parmi les grands.
Il a fait le pari, rare, de la bienveillance. Là où la comédie française adore la cruauté, Jugnot a presque toujours choisi la tendresse. Ses films pardonnent à leurs personnages. C’est peut-être sa signature la plus profonde.

Épilogue : l’homme qui n’a jamais trahi le gamin de Paris

Il y a quelque chose de profondément rassurant dans la trajectoire de Gérard Jugnot. Dans un métier qui broie, qui exige de se réinventer jusqu’à s’oublier, il est resté exactement ce qu’il était au café-théâtre du Splendid : un artisan du rire, entouré de ses amis, convaincu qu’une histoire bien racontée peut réconcilier les gens avec eux-mêmes.
Il n’a pas la filmographie la plus prestigieuse de sa génération. Il a mieux que cela : il a des films que les Français se transmettent. Des films qu’on regarde en famille, un dimanche soir, et dont on connaît les répliques avant qu’elles arrivent.
Le petit garçon bedonnant qui chantait avec des enfants difficiles dans un pensionnat gris n’a jamais eu besoin d’être un héros. Il lui a suffi d’être juste. Et soixante-quinze ans après sa naissance, dans le paysage du cinéma français, il reste l’une des figures les plus aimées — parce qu’il nous a tous, un jour, représentés à l’écran sans nous trahir.

XIII. Les années Splendid : l’alchimie d’une bande de copains

Il faut revenir sur cette période fondatrice, car elle explique tout le reste.
Le Splendid n’est pas né d’un plan de carrière. C’est né d’une amitié de lycée, de soirées à refaire le monde dans des cafés parisiiens, de sketches écrits sur des coins de table. Quand Gérard Jugnot, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Michel Blanc et Josiane Balasko décident de monter leur troupe en 1974, ils n’ont rien. Pas d’argent, pas de réseau, pas de théâtre.
Ils commencent par le Cafège, puis le Vieux-Colombier, avant de trouver leur QG : le café-théâtre Le Splendid, au 14 rue des Lombards, dans le 1er arrondissement de Paris. C’est là que tout se joue.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que le café-théâtre des années 1970 est un territoire sauvage. Pas de quatrième mur, pas de mise en scène sophistiquée, pas de filet de sécurité. Le public est à deux mètres de toi. Tu sens s’il rit, s’il s’ennuie, s’il est prêt à te lyncher. C’est une école impitoyable.
Jugnot y apprend le timing — cette science invisible qui fait qu’une réplique, dite une demi-seconde trop tôt ou trop tard, tue ou sauve un sketch. Il y apprend aussi l’écriture collective : les sketches du Splendid sont co-écrits, retravaillés chaque soir, modifiés selon les réactions. C’est un travail d’orfèvre, mais dans la sueur et la fumée de cigarette.
Les premiers sketches deviennent légendaires :
  • Les Bronzés (1976) : la satire féroce du Club Méditerranée, où les vacanciers sont plus névrosés que le personnel
  • Le père Noël est une ordure (1977) : un sketch de Noël qui vire au cauchemar social
  • Les hommes préfèrent les gros (1977) : une comédie romantique renversée, où le gros n’est pas celui qu’on croit
Quand ils passent au cinéma, ils emportent avec eux cette énergie brute. Les films du Splendid ne ressemblent à rien d’autre en France à l’époque. Ils sont plus crus, plus rapides, plus méchants — et surtout, ils parlent de la France réelle, pas de celle des romans bourgeois.

XIV. Tandem : l’analyse d’un chef-d’œuvre méconnu

Arrêtons-nous sur ce film de 1987, car il mérite qu’on s’y attarde.
L’histoire : Michel Mortez (Jean Rochefort) est l’animateur d’un jeu radiophonique qui sillonne la France depuis vingt ans. Chaque semaine, il va dans une ville différente, rencontre des auditeurs, distribue des lots dérisoires. Il est accompagné de Bernard Rivetot (Gérard Jugnot), son assistant, chauffeur, secrétaire, souffre-douleur, ami.
Ce qui frappe d’abord, c’est la beauté du film. Patrice Leconte filme la France des années 1980 avec une mélancolie magnifique : les stations-service la nuit, les hôtels de province, les salles des fêtes vides. C’est une France qui s’efface, et le film le sait.
Mais ce qui bouleverse, c’est la relation entre les deux hommes.
Michel Mortez est un homme brisé. Il a sacrifié sa vie à cette émission, il n’a plus de famille, plus d’amis en dehors de Rivetot. Il est épuisé, cynique, parfois cruel. Et Rivetot l’aime. Pas comme un employé aime son patron, mais comme un fils aime un père, comme un amant aime un amant — avec cette dévotion totale qui finit par détruire celui qui la porte.
Jugnot joue Rivetot avec une retenue extraordinaire. Il ne surjoue jamais la soumission. Il est là, présent, attentif. Il anticipe les besoins de Mortez, il ment pour le protéger, il encaisse les humiliations sans broncher. Et quand Mortez s’effondre, c’est Rivetot qui tient le morceau.
La scène finale est l’une des plus belles du cinéma français. Mortez, au bout du rouleau, demande à Rivetot pourquoi il est resté. Rivetot ne répond pas directement. Il dit simplement : « Parce que tu avais besoin de moi. »
C’est tout. Et c’est immense.
Tandem n’a pas été un succès populaire à sa sortie. Le public de l’époque attendait de Jugnot des comédies, pas ce drame lent, contemplatif, douloureux. Mais le film a vieilli comme un grand vin. Aujourd’hui, il est considéré comme un classique, et la performance de Jugnot comme l’une des plus abouties de sa carrière.

XV. Les Choristes : le making-of d’un miracle

Revenons sur le film qui a fait de Jugnot une star internationale, et dont on connaît mal les coulisses.
L’origine : Christophe Barratier, jeune réalisateur de 40 ans, a l’idée de reprendre La Cage aux rossignols (1946), un film oublié de Jean Dréville. Il veut en faire une version moderne, plus ample, plus musicale. Il pense immédiatement à Jugnot pour le rôle de Clément Mathieu.
Jugnot hésite. Le scénario est beau, mais le projet est fragile. Pas de stars, pas de gros budget, un sujet qui semble daté (des enfants difficiles dans un pensionnat d’après-guerre). Il accepte quand même, par confiance en Barratier.
Le tournage : Le film est tourné dans le château de Ravel, en Auvergne, pendant l’hiver 2003-2004. Les conditions sont rudes : il fait froid, les journées sont courtes, les enfants acteurs sont nombreux et parfois indisciplinés. Jugnot, qui a lui-même deux enfants, devient une figure paternelle pour toute la troupe.
Ce qui frappe ceux qui ont visité le plateau, c’est la douceur de Jugnot. Il n’est pas le genre d’acteur qui impose sa loi, qui fait des caprices de star. Il est là, disponible, attentif aux autres. Il passe des heures avec les enfants, leur apprend des tours de magie, leur raconte des histoires.
La scène de la chorale finale, où les enfants chantent Vois sur ton chemin par la fenêtre en agitant les mains en guise d’adieu à Mathieu, a été tournée plusieurs fois. Jugnot pleurait à chaque prise. Pas de jeu, pas de technique : de l’émotion pure.
Le succès : Personne ne s’y attendait. Le film sort en mars 2004, dans l’indifférence relative. Puis le bouche-à-oreille fonctionne. Les gens ressortent en pleurant, en chantant la bande originale. Le film devient un phénomène, dépasse les 8 millions d’entrées en France, sort dans 40 pays, est nommé aux Oscars.
Jugnot, lui, vit le succès avec une certaine pudeur. Il ne cherche pas à en profiter pour devenir une star internationale. Il reste en France, continue de tourner des films français, de réaliser, de jouer au théâtre. Il a trouvé sa place, et il ne veut pas en bouger.

XVI. La vie privée : un homme à l’abri des regards

Contrairement à beaucoup de stars françaises, Gérard Jugnot a toujours protégé sa vie privée avec une efficacité remarquable.
Ses mariages : Il a été marié à Cécile Magnan, costumière de cinéma, de 1976 à 1993. Ils ont eu un fils, Arthur, né en 1980. Puis il a épousé Alexandra Lamy (pas la comédienne, homonyme) en 2000, avec qui il a eu une fille, Lou, née en 2002.
Arthur Jugnot : Le fils a suivi les traces de son père, mais dans le théâtre plutôt que le cinéma. Il est devenu comédien, metteur en scène et producteur. Ils ont travaillé ensemble à plusieurs reprises, notamment dans Les Têtes de l’emploi (2016). Arthur a aussi créé sa propre société de production, et produit des spectacles à succès.
Sa discrétion : Jugnot ne donne presque jamais d’interviews people. Il ne participe pas aux émissions de télé-réalité, ne pose pas dans les magazines people, ne raconte pas sa vie sur les plateaux. Il parle de son métier, de ses films, de ses collaborations — mais pas de lui.
Cette réserve est rare dans le milieu. Elle explique en partie pourquoi il est si aimé : il ne fatigue jamais le public, il ne se surexpose pas, il laisse ses films parler pour lui.

XVII. Les collaborations marquantes : les cinéastes qui l’ont façonné

Jugnot a travaillé avec les plus grands, mais certaines collaborations ont été déterminantes.
Patrice Leconte : C’est le cinéaste qui l’a révélé au drame. Tandem (1987) reste leur sommet commun, mais ils ont aussi travaillé ensemble sur Les Bronzés (1978), Les Bronzés font du ski (1979), et Le Mari de la coiffeuse (1990, où Jugnot a un petit rôle). Leconte a su voir en Jugnot autre chose qu’un comique, et lui a offert ses plus beaux rôles.
Christophe Barratier : La rencontre des Choristes a changé la vie des deux hommes. Barratier, jeune réalisateur inconnu, a trouvé en Jugnot l’acteur parfait pour porter son film. Jugnot, acteur confirmé, a trouvé en Barratier un cinéaste sensible et exigeant. Ils ont retravaillé ensemble sur Faubourg 36 (2008).
Jean-Marie Poiré : Le réalisateur du père Noël est une ordure (1982) et des Visiteurs (1993) a offert à Jugnot des rôles féroces, où il pouvait explorer la méchanceté, la lâcheté, la cruauté. Poiré aime les acteurs qui acceptent d’être détestables, et Jugnot est de ceux-là.
Bertrand Blier : Les premiers rôles de Jugnot au cinéma sont chez Blier (Les Valseuses, Calmos). Blier est un cinéaste de la marge, de la transgression, et Jugnot y a trouvé ses premiers espaces de liberté.

XVIII. Le théâtre : un retour aux sources

Jugnot n’a jamais abandonné le théâtre, même au plus fort de sa carrière cinématographique.
Il y revient régulièrement, par besoin de contact direct avec le public, par goût du jeu vivant. Parmi ses spectacles marquants :
  • Topaze de Marcel Pagnol (1994) : il y incarne le professeur honnête qui bascule dans la corruption. Un rôle sur mesure pour lui.
  • Le Nombril de Jean Anouilh (2001) : une comédie grinçante sur les illusions perdues.
  • Fleurs de cactus (2010) : une comédie de boulevard où il retrouve le plaisir du jeu léger.
Le théâtre lui permet aussi de travailler avec son fils Arthur, qui met en scène certains de ses spectacles. C’est une transmission rare, dans un milieu où les pères et les fils travaillent peu ensemble.

XIX. Les films moins connus : les pépites cachées

La filmographie de Jugnot est immense (plus de 100 films), et certains méritent qu’on s’y attarde, même s’ils n’ont pas été des succès populaires.
Sans peur et sans reproche (1988) : Jugnot réalise et joue dans cette comédie médiévale, où il incarne un chevalier peureux. Le film est un échec, mais il montre l’ambition de Jugnot : faire du cinéma populaire avec des décors, des costumes, une reconstitution historique. Il recommencera avec Faubourg 36.
Meilleur Espoir féminin (2000) : Jugnot réalise et joue dans cette comédie sur le cinéma, où il incarne un producteur cynique qui découvre une actrice inconnue. Le film est une satire du milieu, écrite avec une férocité réjouissante.
Monsieur Batignole (2002) : On en a parlé, mais il faut souligner que ce film a été un pari énorme. Personne ne voulait le financer, le sujet (la Shoah vue par un petit profiteur) semblait trop risqué. Jugnot a dû monter le financement lui-même, vendre sa maison, prendre des risques financiers considérables. Le succès a été à la hauteur du courage.
Rose et noir (2009) : Une comédie sur l’Inquisition espagnole, avec un Jugnot en grand inquisiteur. Le film est un échec, mais il montre que Jugnot n’a jamais peur de prendre des risques, même quand il a tout à perdre.

XX. L’héritage : ce que Jugnot laisse au cinéma français

Que restera-t-il de Gérard Jugnot dans l’histoire du cinéma ?
Un type de personnage : Le petit bourgeois lâche, le fonctionnaire dépassé, le père maladroit, l’homme ordinaire confronté à l’Histoire. Il a inventé une figure qui n’existait pas vraiment avant lui : le héros sans héroïsme, mais digne.
Une manière de rire : La comédie à la Jugnot n’est pas cruelle. Elle rit des situations, pas des personnes. Elle pardonne à ses personnages. Elle est tendre, même quand elle est féroce.
Une transmission : En formant son fils Arthur, en travaillant avec les jeunes comédiens, en produisant des premiers films, Jugnot a transmis quelque chose de précieux : l’idée que le cinéma populaire peut être exigeant, et que le rire peut être grave.
Des films qui durent : Les Bronzés, Le père Noël est une ordure, Tandem, Monsieur Batignole, Les Choristes : ce sont des films que les Français se transmettent. Ils font partie du patrimoine commun. On les regarde en famille, on en cite les répliques, on les redécouvre à chaque génération.

XXI. Épilogue : l’homme qui n’a jamais voulu être un héros

Gérard Jugnot aurait pu être une star internationale. Après Les Choristes, on lui a proposé des rôles à Hollywood, des films en anglais, des carrières transatlantiques. Il a tout refusé.
Il a choisi de rester en France, de tourner en français, de jouer pour le public français. Ce n’est pas de la modestie, c’est une conviction : il pense que le cinéma populaire français a sa propre valeur, qu’il n’a pas besoin de se comparer à Hollywood pour exister.
À 75 ans, il continue de tourner, de réaliser, de jouer au théâtre. Il n’a pas ralenti. Il n’a pas changé. Il est resté le gamin de Paris qui voulait faire rire, et qui a fini par faire pleurer aussi.
Et c’est peut-être ça, son plus grand talent : avoir réussi à faire les deux, sans jamais trahir ni l’un ni l’autre.
Il y a une image qui résume peut-être mieux que n’importe quel discours la carrière de Gérard Jugnot. Ce n’est pas celle d’un tapis rouge, ni d’une statuette brandie sous les flashes. C’est un plan serré, presque imperceptible, au détour d’un de ses films : son visage qui se décompose lentement, un sourire en coin qui tente de retenir les larmes, un regard qui en dit plus long que dix pages de dialogues.
C’est le visage de l’humanité ordinaire.
Gérard Jugnot n’a pas cherché à graver son nom dans le marbre froid des monuments. Il a préféré l’écrire au crayon, avec une douceur obstinée, sur le cahier d’écolier de notre mémoire collective. Il a compris très tôt une vérité que beaucoup de cinéastes oublient : pour toucher le cœur des gens, il ne faut pas leur montrer des dieux, mais des hommes qui trébuchent, qui se relèvent, qui doutent, et qui, malgré tout, finissent par chanter.
Quand on repense à lui, on n’entend pas seulement les répliques cultes du Splendid. On entend le silence pesant d’un tandem au bout de la route, le froissement d’une partition dans un pensionnat gris, le bruit d’un monde qui s’effondre et qu’un seul homme, maladroit et tendre, tente de recoller avec des bouts de ficelle et beaucoup d’amour.
Le cinéma est un art de l’éphémère. Les projecteurs s’éteignent, les salles se vident, les époques passent. Mais il reste cette chaleur particulière, cette empreinte laissée par un acteur qui a fait le pari fou de la bienveillance dans un monde souvent cynique.
Gérard Jugnot a offert à la France bien plus que des rires. Il lui a offert un miroir indulgent. Et tant qu’il y aura un écran pour projeter sa silhouette familière, un peu voûtée, le regard malicieux et le cœur sur la main, le petit homme de Paris continuera, discrètement, de nous faire du bien.