{"id":8094,"date":"2026-11-04T18:08:59","date_gmt":"2026-11-04T18:08:59","guid":{"rendered":"https:\/\/nextstoryus.com\/?p=8094"},"modified":"2026-11-04T18:08:59","modified_gmt":"2026-11-04T18:08:59","slug":"partie-2-apres-avoir-travaille-19-ans-sur-lexploitation-de-mon-pere-ma-belle-mere-ma-exclu-de-lheritage-mais-javais-dautres-projets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nextstoryus.com\/?p=8094","title":{"rendered":"PARTIE 2 \u2013 Apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 19 ans sur l\u2019exploitation de mon p\u00e8re, ma belle-m\u00e8re m\u2019a exclu de l\u2019h\u00e9ritage, mais j\u2019avais d\u2019autres projets\u2026"},"content":{"rendered":"<p>Au bout du rang, \u00e0 environ deux cents m\u00e8tres, l\u00e0 o\u00f9 le ma\u00efs d\u2019Arlen rejoignait la cl\u00f4ture, une petite silhouette se tenait au milieu des chaumes. Des cheveux argent\u00e9s. Une veste de travail trop grande pour elle. La veste de travail de papa. Cette Carhartt brune, avec la poche gauche d\u00e9chir\u00e9e. J\u2019ai coup\u00e9 le moteur de la moissonneuse-batteuse. Je suis rest\u00e9 assis un instant, dans ce silence soudain. Puis j\u2019ai ouvert la porte de la cabine et je suis descendu par l\u2019\u00e9chelle. Je me suis dirig\u00e9 vers elle, \u00e0 travers les chaumes de ma\u00efs.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/scontent-dfw6-2.xx.fbcdn.net\/v\/t39.30808-6\/887064739_122135429499249733_7897993725292994442_n.jpg?stp=dst-jpg_tt6&amp;cstp=mx1086x1448&amp;ctp=p526x296&amp;_nc_cat=109&amp;ccb=1-7&amp;_nc_sid=aa7b47&amp;_nc_ohc=3kPS1Xcevo4Q7kNvwEE8gna&amp;_nc_oc=AdpRQ3D1Vcmv5ljq3YARc6HFjwj6glPPiDkNT6ILvUupY00iYnxWtotjMDPleG76VLc&amp;_nc_zt=23&amp;_nc_ht=scontent-dfw6-2.xx&amp;_nc_gid=Zncrc6-HJqsrzF2bkidHYQ&amp;_nc_ss=792a8&amp;oh=00_AQRag7UhDXkKZk7onvq4Edt2JdIrNuWyoJhnQH0KYjAsUw&amp;oe=6AF13D8D\" alt=\"No photo description available.\" \/><\/p>\n<p>Elle se tenait au milieu des chaumes, toute seule. Aucune voiture en vue. Elle avait d\u00fb venir \u00e0 pied. \u00c0 un mille de la ferme, \u00e0 travers les champs, en longeant la cl\u00f4ture, en plein mois d\u2019octobre, \u00e0 soixante-quatre ans. Ses chaussures \u00e9taient couvertes de boue. Son visage \u00e9tait rougi par le vent froid. Elle tenait quelque chose qui appartenait \u00e0 papa. C\u2019\u00e9tait un carnet. Un petit carnet \u00e0 spirale. Une couverture verte, d\u00e9color\u00e9e, presque grise. Le genre qu\u2019on ach\u00e8te pour un dollar au magasin agricole. Les coins \u00e9taient tach\u00e9s par l\u2019eau. Un crayon \u00e9tait gliss\u00e9 dans la spirale. Je l\u2019ai reconnu tout de suite. C\u2019\u00e9tait le carnet de culture de papa.<\/p>\n<p>Il en utilisait un chaque ann\u00e9e. Il le gardait dans la bo\u00eete \u00e0 outils, dans la cabine de la moissonneuse-batteuse. Il y notait tout : les dates de semis, les vari\u00e9t\u00e9s de semences, les pr\u00e9cipitations, les rendements par parcelle, les quantit\u00e9s d\u2019engrais, les pannes, les r\u00e9parations effectu\u00e9es, les co\u00fbts. Il en achetait un nouveau chaque mois de janvier \u00e0 la coop\u00e9rative de Primghar. Il conservait les anciens dans une bo\u00eete \u00e0 chaussures, sur une \u00e9tag\u00e8re dans le hangar \u00e0 machines. Je n\u2019en avais jamais ouvert un seul.<\/p>\n<p>Onzi\u00e8me partie : Le carnet de culture<br \/>\nJe me suis arr\u00eat\u00e9 \u00e0 environ trois m\u00e8tres d\u2019elle.<\/p>\n<p>Nous sommes rest\u00e9s silencieux pendant un long moment. Le vent soufflait \u00e0 travers les chaumes de ma\u00efs, faisant bruisser les enveloppes s\u00e8ches.<\/p>\n<p>\u2014 Elaine, ai-je fini par dire.<\/p>\n<p>\u2014 Mark, a-t-elle r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>Sa voix tremblait.<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai essay\u00e9 de la faire fonctionner, a-t-elle dit. La moissonneuse. Dimanche. Je suis rest\u00e9e assise dans la cabine pendant une heure. Je n\u2019ai m\u00eame pas r\u00e9ussi \u00e0 comprendre comment allumer l\u2019\u00e9cran de contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Elle a ri. Ce n\u2019\u00e9tait pas un rire joyeux.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c7a fait quatorze ans que je suis mari\u00e9e \u00e0 un agriculteur, a-t-elle ajout\u00e9. Et je ne sais faire fonctionner aucune des machines de cette exploitation.<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a, a-t-elle poursuivi. Dans la bo\u00eete \u00e0 outils. Derri\u00e8re le si\u00e8ge. Je cherchais le manuel d\u2019utilisation.<\/p>\n<p>Elle m\u2019a tendu le carnet.<\/p>\n<p>\u2014 Il y en a dix-neuf autres, a-t-elle dit. \u00ab Dans le hangar \u00e0 machines. Dans une bo\u00eete \u00e0 chaussures. J\u2019ai trouv\u00e9 ceux-l\u00e0 aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle baissa les yeux vers le carnet qu\u2019elle tenait entre ses mains.<\/p>\n<p>\u00ab Je les ai lus, Mark, dit-elle. Tous. Je les lis depuis dimanche. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ouvrit le carnet vert. Elle tourna une page, vers la fin.<\/p>\n<p>Puis elle me le tendit.<\/p>\n<p>Je le pris. Mes mains \u00e9taient froides. Le papier \u00e9tait assoupli \u00e0 force d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9criture de papa. Des lettres capitales, trac\u00e9es avec force au crayon de charpentier.<\/p>\n<p>3 AO\u00dbT \u2014 TRAITEMENT DU QUART NORD. 2 PINTHES DE GLYPHOSATE. VENT : 6 MILLES \u00c0 L\u2019HEURE, SUD-OUEST.<\/p>\n<p>3 AO\u00dbT \u2014 MARK A R\u00c9PAR\u00c9 LA RAMPE DU PULV\u00c9RISATEUR. MIEUX QUE JE NE L\u2019AURAIS FAIT.<\/p>\n<p>Je tournai la page.<\/p>\n<p>9 AO\u00dbT \u2014 PLUIE : 0,4 POUCE.<\/p>\n<p>9 AO\u00dbT \u2014 DISCUTE AVEC HAROLD BAUER AU SUJET DU TESTAMENT. IL FAUT LE MODIFIER. JE VAIS L\u00c9GUER LES TERRES \u00c0 MARK. USUFRUIT POUR ELAINE. ELLE A BESOIN DES REVENUS. MARK A BESOIN DES TERRES. RENDEZ-VOUS LE 22 AO\u00dbT.<\/p>\n<p>Je le relus trois fois.<\/p>\n<p>Le neuf ao\u00fbt. Il y a deux ans.<\/p>\n<p>Le rendez-vous \u00e9tait pr\u00e9vu pour le vingt-deux ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Papa est mort le dix-neuf ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Je n\u2019arrivais plus \u00e0 respirer.<\/p>\n<p>Je levai les yeux vers Elaine. Elle pleurait, \u00e0 pr\u00e9sent. Sans faire de bruit. Juste des larmes qui coulaient sur ses joues rougies et gerc\u00e9es par le vent.<\/p>\n<p>\u00ab Il allait le modifier, dit-elle. Trois jours. Il ne lui manquait que trois jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Continue de lire \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>Je revins en arri\u00e8re. Plus loin. Des ann\u00e9es plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Tous les carnets \u00e9taient l\u00e0. Elle les avait tous apport\u00e9s. Ils se trouvaient dans un sac en toile qu\u2019elle portait \u00e0 l\u2019\u00e9paule. Elle les sortit un par un et me les tendit.<\/p>\n<p>2007 \u2014 14 MAI \u2014 MARK A SEM\u00c9 LA PARCELLE EST DE 80 ACRES TOUT SEUL. UNE PREMI\u00c8RE. LES RANG\u00c9ES LES PLUS DROITES QUE J\u2019AIE JAMAIS VUES. 2009 \u2014 2 OCTOBRE \u2014 MARK A R\u00c9PAR\u00c9 LE CONVOYEUR DE LA MOISSONNEUSE-BATTEUSE. \u00c9CONOMIE : 2 000 $.<\/p>\n<p>2012 \u2014 19 JUILLET \u2014 S\u00c9CHERESSE. MARK A INSIST\u00c9 POUR SEMER DES CULTURES DE COUVERTURE MALGR\u00c9 TOUT. IL AVAIT RAISON.<\/p>\n<p>2015 \u2014 3 MARS \u2014 MARK A REFUS\u00c9 UN POSTE AU SILO. UN MEILLEUR SALAIRE. IL A PR\u00c9F\u00c9R\u00c9 RESTER. JE NE SAIS PAS CE QUE J\u2019AI FAIT POUR M\u00c9RITER QUELQU\u2019UN COMME LUI.<\/p>\n<p>2019 \u2014 11 NOVEMBRE \u2014 DERNIERS SOJA RENTR\u00c9S. MARK A TRAVAILL\u00c9 18 HEURES D\u2019AFFIL\u00c9E. JE LUI AI DIT DE RENTRER CHEZ LUI. IL A REFUS\u00c9.<\/p>\n<p>Et sur la couverture int\u00e9rieure de chaque carnet, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, la m\u00eame phrase.<\/p>\n<p>\u00c9crite de cette m\u00eame \u00e9criture aux lettres carr\u00e9es et massives.<\/p>\n<p>UN JOUR, TOUT CELA APPARTIENDRA \u00c0 MARK. IL L\u2019A M\u00c9RIT\u00c9.<\/p>\n<p>Douzi\u00e8me partie : Ce qu\u2019Elaine a dit<br \/>\nJe me tenais au milieu des chaumes de ma\u00efs, au bout du champ d\u2019Arlen, avec dix-neuf carnets de culture de mon p\u00e8re entre les mains. Pour la premi\u00e8re fois depuis mes huit ans, j\u2019ai pleur\u00e9.<\/p>\n<p>Vraiment pleur\u00e9. Des larmes qui surgissent d\u2019un endroit dont on ignorait l\u2019existence.<\/p>\n<p>Elaine n\u2019a rien dit. Elle est rest\u00e9e immobile.<\/p>\n<p>Puis, elle s\u2019est avanc\u00e9e et a pos\u00e9 sa main sur mon bras.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne savais pas, a-t-elle dit. Mark, je te le jure. Je n\u2019\u00e9tais au courant de rien. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai essuy\u00e9 mon visage avec ma manche.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi as-tu fait \u00e7a ? ai-je demand\u00e9. Pourquoi leur as-tu donn\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle est rest\u00e9e silencieuse un long moment.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que j\u2019avais peur \u00bb, a-t-elle fini par dire.<\/p>\n<p>\u00ab Peur de quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a port\u00e9 son regard sur les champs. Sur le ma\u00efs d\u2019Arlen. Sur le soja de papa, un kilom\u00e8tre plus \u00e0 l\u2019ouest.<\/p>\n<p>\u00ab De la solitude \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s la mort de Dale, confia-t-elle, je restais seule dans cette cuisine, chaque soir. Toi, tu rentrais dans ta petite maison, sur la parcelle de l\u2019est. Les ouvriers rentraient chez eux. Et moi, je restais l\u00e0, avec pour seule compagnie le tic-tac de l\u2019horloge. \u00bb<\/p>\n<p>Elle d\u00e9glutit.<\/p>\n<p>\u00ab Mes gar\u00e7ons n\u2019appellent jamais, dit-elle. Ils ne viennent jamais me voir. Brad appelle pour mon anniversaire. Kyle envoie une carte \u00e0 No\u00ebl. C\u2019est tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Brad a appel\u00e9 en septembre, poursuivit-elle. Il a dit que si je leur laissais, \u00e0 lui et \u00e0 Kyle, les terres, ils reviendraient plus souvent. Ils viendraient me rendre visite. Ils am\u00e8neraient les petits-enfants pour Thanksgiving. \u00bb<\/p>\n<p>Elle secoua la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Il a affirm\u00e9 que ces terres leur donneraient une raison de revenir, dit-elle. Et je l\u2019ai cru. Parce que je voulais le croire. Parce que je voulais retrouver mes gar\u00e7ons. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et toi, ajouta-t-elle. Je n\u2019ai jamais su ce que tu pensais de moi. Quatorze ans, Mark. Tu as toujours \u00e9t\u00e9 poli. Tu me remerciais toujours pour le d\u00eener. Tu r\u00e9parais toujours mes robinets. \u00bb<\/p>\n<p>Elle posa son regard sur moi.<\/p>\n<p>\u00ab Mais j\u2019ai toujours eu l\u2019impression que tu attendais quelque chose, dit-elle. Que je disparaisse. Pour que tu puisses r\u00e9cup\u00e9rer la ferme de ton p\u00e8re, telle qu\u2019elle \u00e9tait avant mon arriv\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Je la fixai.<\/p>\n<p>\u00ab Elaine, dis-je. Je n\u2019ai jamais souhait\u00e9 ton d\u00e9part. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment aurais-tu pu le savoir ? r\u00e9pondit-elle. Tu n\u2019as jamais rien dit. Dale non plus. Vous restiez tous les deux \u00e0 cette table \u00e0 parler de semences de ma\u00efs et de cartes de rendement, tandis que je restais l\u00e0, comme une \u00e9trang\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Elle essuya ses yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Vous, les hommes Lindgren, dit-elle. Vous ne dites rien. Vous partez simplement du principe que tout le monde est au courant. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est exactement ce que Marcy avait dit. Presque mot pour mot.<\/p>\n<p>Les hommes silencieux ne disent rien. Ils supposent que vous savez.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9 \u00bb, dis-je. \u00ab J\u2019aurais d\u00fb te le dire. J\u2019aurais d\u00fb te dire que j\u2019\u00e9tais content que papa t\u2019\u00e9pouse. Que tu le rendais heureux. Que je ne l\u2019avais jamais vu rire comme \u00e7a depuis la mort de ma m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Elaine porta la main \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne m\u2019as jamais dit \u00e7a \u00bb, murmura-t-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, r\u00e9pondis-je. Mais je te le dis maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>Treizi\u00e8me partie : Le soja<br \/>\n\u00ab Le soja, dit Elaine. Mark, je sais que je n\u2019ai pas le droit de te demander \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors ne demande rien \u00bb, r\u00e9pliquai-je.<\/p>\n<p>Elle eut un sursaut.<\/p>\n<p>Je brandis le carnet de terrain de papa.<\/p>\n<p>\u00ab Ne demande pas pour le soja, dis-je. Pas pour le soja. Si j\u2019y retourne, ce n\u2019est pas pour le soja. \u00bb<\/p>\n<p>Elle me regarda.<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi y retournerais-tu ? \u00bb demanda-t-elle.<\/p>\n<p>Je contemplai le carnet entre mes mains. La ligne inscrite sur la couverture int\u00e9rieure : \u00ab Un jour, tout cela sera \u00e0 Mark. Il l\u2019a m\u00e9rit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que papa l\u2019a \u00e9crit, dis-je. Dix-neuf fois. Et parce que tu as travers\u00e9 un champ de ma\u00efs sur un mile, v\u00eatue de son manteau, pour me le montrer. \u00bb<\/p>\n<p>Je me tournai vers la moissonneuse-batteuse d\u2019Arlen. Il \u00e9tait descendu de la remorque \u00e0 grain et se tenait \u00e0 c\u00f4t\u00e9, appuy\u00e9 sur sa canne. Il avait assist\u00e9 \u00e0 toute la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>\u00ab Arlen ! criai-je. J\u2019ai besoin de quelques jours. \u00bb<\/p>\n<p>Arlen garda le silence un instant.<\/p>\n<p>\u00ab Prends la Case \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Je le d\u00e9visageai.<\/p>\n<p>\u00ab Ta moissonneuse ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Deux machines, \u00e7a va plus vite qu\u2019une seule, r\u00e9pondit Arlen. Je conduirai celle de Dale, tu prendras la mienne. Ron s\u2019occupera du transport, Deb de la remorque \u00e0 grain, et Marcy conduira le deuxi\u00e8me camion. Elle l\u2019a d\u00e9j\u00e0 fait. \u00bb<\/p>\n<p>Il s\u2019avan\u00e7a vers nous, en boitant, \u00e0 travers les chaumes.<\/p>\n<p>\u00ab Mon ma\u00efs peut attendre, dit-il. Le ma\u00efs est patient. Le soja, lui, ne l\u2019est pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Arlen, dis-je. Tes genoux\u2026 \u00bb \u00ab \u00c7a fait vingt ans que mes genoux me font souffrir \u00bb, dit Arlen. \u00ab Et ce sera encore le cas demain. \u00bb<\/p>\n<p>Il s\u2019arr\u00eata devant Elaine et retira sa casquette.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Lindgren \u00bb, dit-il poliment. \u00ab Dale a \u00e9t\u00e9 mon voisin pendant quarante ans. Je l\u2019aurais fait pour lui. Je le ferai pour vous. \u00bb<\/p>\n<p>Elaine se remit \u00e0 pleurer.<\/p>\n<p>\u00ab Arlen \u00bb, dit-elle, \u00ab je ne peux pas vous payer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous ai rien demand\u00e9 \u00bb, r\u00e9pondit Arlen.<\/p>\n<p>Il remit sa casquette.<\/p>\n<p>\u00ab Par ici \u00bb, ajouta-t-il, \u00ab on ne tient pas les comptes. \u00bb<\/p>\n<p>Quatorzi\u00e8me partie : Deux jours<br \/>\nNous avons r\u00e9colt\u00e9 les haricots pendant deux jours d\u2019affil\u00e9e.<\/p>\n<p>Arlen conduisait la moissonneuse-batteuse de papa. Il n\u2019avait jamais pilot\u00e9 de Deere auparavant \u2014 seulement des Case \u2014, mais il a compris le fonctionnement de l\u2019\u00e9cran de contr\u00f4le en une dizaine de minutes. Il a racont\u00e9 que papa lui avait montr\u00e9 comment faire, une fois, en 2018, lors d\u2019une pause-caf\u00e9 \u00e0 la coop\u00e9rative.<\/p>\n<p>Moi, je conduisais le Case d\u2019Arlen. C\u2019\u00e9tait une machine plus ancienne, plus bruyante, et la cabine sentait le caf\u00e9 et le diesel, impr\u00e9gn\u00e9s par quarante ann\u00e9es d\u2019utilisation. Mais elle fonctionnait.<\/p>\n<p>La nouvelle s\u2019est vite r\u00e9pandue.<\/p>\n<p>D\u00e8s midi, le premier jour, trois autres voisins sont arriv\u00e9s. Jim Vandermeer a apport\u00e9 sa benne \u00e0 grain depuis trois miles plus au sud. Les fr\u00e8res Hoogeveen sont venus avec un semi-remorque depuis Sanborn. Le pasteur Dale, de l\u2019\u00e9glise m\u00e9thodiste \u2014 qui s\u2019appelait lui aussi Dale et \u00e9tait ami avec mon p\u00e8re depuis l\u2019\u00e9cole primaire \u2014, est arriv\u00e9 \u00e0 quatorze heures avec une glaci\u00e8re remplie de sandwichs.<\/p>\n<p>Ron a transport\u00e9 le grain de l\u2019aube jusqu\u2019\u00e0 minuit. Deb man\u0153uvrait la benne \u00e0 grain avec une telle rapidit\u00e9 qu\u2019on aurait cru qu\u2019elle volait. Marcy conduisait le second camion, tout en chantant des cantiques sur la radio CB.<\/p>\n<p>Elaine a nourri tout le monde.<\/p>\n<p>Elle a install\u00e9 la longue table dans le hangar \u00e0 machines. Elle a pr\u00e9par\u00e9 du rosbif, des pommes de terre et des haricots verts au lard. Elle a aussi pr\u00e9par\u00e9 des sandwichs, du caf\u00e9 et trois plaques de brownies. Elle a apport\u00e9 les repas jusqu\u2019au champ, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du pick-up de papa \u2014 un v\u00e9hicule qu\u2019elle avait enfin appris \u00e0 conduire sans faire grincer les vitesses.<\/p>\n<p>Nous en avons perdu une partie.<\/p>\n<p>Je ne vais pas pr\u00e9tendre le contraire. Dix jours sous la pluie, c\u2019est long pour des haricots. \u00c0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 ouest, l\u00e0 o\u00f9 le terrain \u00e9tait le plus bas, nous en avons perdu pr\u00e8s d\u2019un tiers. L\u2019indicateur de rendement affichait trente-huit boisseaux \u00e0 l\u2019acre dans les zones les plus touch\u00e9es, alors qu\u2019on aurait d\u00fb en obtenir soixante.<\/p>\n<p>Mais sur les terres plus \u00e9lev\u00e9es, o\u00f9 le drainage \u00e9tait meilleur, les haricots ont tenu bon. Cinquante-cinq. Cinquante-sept. Soixante et un sur la meilleure parcelle, pr\u00e8s de la haie brise-vent.<\/p>\n<p>\u00c0 onze heures quarante, la deuxi\u00e8me nuit, j\u2019ai effectu\u00e9 le dernier passage c\u00f4t\u00e9 ouest.<\/p>\n<p>La barre de coupe a aval\u00e9 la derni\u00e8re rang\u00e9e de haricots. L\u2019indicateur de rendement a baiss\u00e9. La tr\u00e9mie \u00e9tait presque pleine.<\/p>\n<p>J\u2019ai coup\u00e9 le moteur. Je suis rest\u00e9 assis dans la cabine plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9, \u00e9coutant les petits cliquetis du moteur qui refroidissait.<\/p>\n<p>Par la vitre, je pouvais voir la moissonneuse-batteuse de papa \u00e0 l\u2019autre bout du champ, tous feux allum\u00e9s. Arlen descendait lentement l\u2019\u00e9chelle, \u00e9chelon apr\u00e8s \u00e9chelon.<\/p>\n<p>Je suis descendu. J\u2019ai travers\u00e9 le champ, marchant sur les chaumes.<\/p>\n<p>Elaine se tenait en bordure du champ, pr\u00e8s du pick-up de papa. Elle tenait un thermos de caf\u00e9. Elle m\u2019en a vers\u00e9 une tasse.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est tout ? \u00bb a-t-elle demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est tout \u00bb, ai-je r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab Combien en avons-nous perdu ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Environ onze cents boisseaux \u00bb, ai-je dit. \u00ab Peut-\u00eatre douze cents. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est rest\u00e9e silencieuse un instant.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est de ma faute \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est la faute de la pluie \u00bb, ai-je r\u00e9pondu. \u00ab Et un peu la n\u00f4tre, aussi. \u00c0 nous deux. \u00bb<\/p>\n<p>Elle m\u2019a tendu le caf\u00e9.<\/p>\n<p>Quinzi\u00e8me partie : Le bureau de Harold Bauer<br \/>\nLe lundi suivant, Elaine a appel\u00e9 Harold Bauer. Elle lui a demand\u00e9 de d\u00e9chirer le testament qu\u2019elle avait sign\u00e9 ce mardi-l\u00e0. Elle lui a demand\u00e9 de sortir du dossier de papa les notes concernant le rendez-vous du 22 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Harold les avait conserv\u00e9es. Il les gardait depuis deux ans. Il m\u2019a confi\u00e9 plus tard qu\u2019il avait song\u00e9 \u00e0 appeler Elaine une bonne douzaine de fois, mais qu\u2019il ne s\u2019estimait pas en droit de le faire.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019aurais d\u00fb, a-t-il dit. J\u2019aurais d\u00fb appeler. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne s\u2019est pas content\u00e9e de me donner les terres.<\/p>\n<p>Je tiens \u00e0 ce que ce soit clair. Car, quand je raconte cette histoire, les gens supposent toujours qu\u2019elle m\u2019a tout donn\u00e9. Ce n\u2019est pas le cas. Et je ne voulais pas qu\u2019elle le fasse.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions assis dans le bureau d\u2019Harold, par un jeudi apr\u00e8s-midi gris. Elaine, Harold et moi. Les dix-neuf carnets de terrain de papa \u00e9taient empil\u00e9s dans un coin du bureau.<\/p>\n<p>\u00ab Voici ce que je propose \u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 Elaine.<\/p>\n<p>Elle avait tout not\u00e9 sur un bloc-notes, avec cette \u00e9criture soign\u00e9e, typique d\u2019une professeure d\u2019\u00e9conomie domestique.<\/p>\n<p>\u00ab Mark re\u00e7oit trois cents acres d\u00e8s maintenant, a-t-elle poursuivi. Aujourd\u2019hui m\u00eame. Par acte de propri\u00e9t\u00e9. Le quart nord, les quatre-vingts acres \u00e0 l\u2019est et les quarante acres pr\u00e8s du ruisseau. Pour ces dix-neuf ann\u00e9es. Pour tout ce que Dale a consign\u00e9 par \u00e9crit. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai voulu intervenir, mais elle a lev\u00e9 la main.<\/p>\n<p>\u00ab Quant aux trois cents autres acres, a-t-elle ajout\u00e9, Mark me les ach\u00e8te. Par contrat. \u00c0 un prix juste. \u00c9chelonn\u00e9 sur vingt ans. Ces versements me permettront de vivre. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 son regard sur moi.<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e0 ma mort, a-t-elle pr\u00e9cis\u00e9, le solde du contrat reviendra \u00e0 Brad et Kyle. Tout comme la maison que je poss\u00e8de encore \u00e0 Sheldon, ma pension d\u2019enseignante et mon assurance-vie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas juste pour toi, ai-je protest\u00e9. Me donner trois cents acres\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas un cadeau, a r\u00e9pondu Elaine. C\u2019est un paiement d\u00fb. Dale l\u2019a not\u00e9. Page apr\u00e8s page. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a tapot\u00e9 la pile de carnets.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te donne rien que tu n\u2019aies pas m\u00e9rit\u00e9 \u00bb, a-t-elle conclu. \u00ab Je ne fais que te verser, enfin, ce qu\u2019il te devait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et les trois cents autres ? \u00bb demanda Harold. \u00ab Pourquoi ne pas lui donner \u00e7a aussi ? \u00bb<\/p>\n<p>Elaine posa son regard sur moi.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que Mark ne le voudrait pas \u00bb, dit-elle. \u00ab N\u2019est-ce pas, Mark ? \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019y ai r\u00e9fl\u00e9chi.<\/p>\n<p>\u00ab Non \u00bb, ai-je r\u00e9pondu. \u00ab Je veux l\u2019acheter. Je veux le m\u00e9riter. Comme papa l\u2019a fait. \u00bb<\/p>\n<p>Elaine a souri. Un vrai sourire. Le premier que je lui voyais depuis des mois.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est bien ce que je pensais \u00bb, dit-elle. \u00ab Tu es tout comme lui. \u00bb<\/p>\n<p>Seizi\u00e8me partie : Phoenix<br \/>\nBrad a appel\u00e9 trois jours plus tard.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait furieux. Elaine a mis le haut-parleur dans la cuisine de la ferme pour que je puisse entendre.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, qu\u2019est-ce que tu fais ? \u00bb a-t-il lanc\u00e9. \u00ab Ce terrain vaut quatre millions de dollars. Tu en donnes la moiti\u00e9 \u00e0 un simple ouvrier agricole ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas un simple ouvrier agricole \u00bb, a r\u00e9pondu Elaine. \u00ab C\u2019est le fils de Dale. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas ton fils \u00bb, a r\u00e9torqu\u00e9 Brad.<\/p>\n<p>Elaine est rest\u00e9e silencieuse un instant.<\/p>\n<p>\u00ab Brad \u00bb, a-t-elle dit. \u00ab \u00c0 quand remonte ta derni\u00e8re visite \u00e0 la maison ? \u00bb<\/p>\n<p>Il n\u2019a pas r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab Je t\u2019ai appel\u00e9 \u00bb, a-t-elle poursuivi. \u00ab Au moment o\u00f9 la r\u00e9colte de soja \u00e9tait en train de p\u00e9rir. Je t\u2019ai appel\u00e9 pour te demander de l\u2019aide. Tu as r\u00e9pondu que tu ne pouvais pas te lib\u00e9rer. Tu m\u2019as conseill\u00e9 d\u2019embaucher quelqu\u2019un. Tu as dit que l\u2019argent servait \u00e0 \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mark, lui, n\u2019a pas dit \u00e7a \u00bb, a affirm\u00e9 Elaine. \u00ab Mark avait quitt\u00e9 cette ferme parce que je te l\u2019avais offerte, au cours d\u2019un d\u00eener. Et pourtant, il est revenu. Avec son voisin. Et trois autres voisins. Et le pasteur. Ils ont sauv\u00e9 ce qu\u2019ils ont pu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu recevras tout de m\u00eame quelque chose \u00bb, a ajout\u00e9 Elaine. \u00ab La maison \u00e0 Sheldon. Ma pension. Mon assurance. Et ce qu\u2019il restera du contrat de Mark, quand je ne serai plus l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a retir\u00e9 ses lunettes de lecture. \u00ab Mais tu ne vas pas r\u00e9cup\u00e9rer des terres sur lesquelles tu n\u2019as jamais march\u00e9 \u00bb, dit-elle. \u00ab Des terres que tu n\u2019as jamais cultiv\u00e9es. Des terres que tu vendrais au premier investisseur venu de Des Moines qui te ferait une offre. \u00bb<\/p>\n<p>.\u201d<\/p>\n<p>\u00ab Comment sais-tu que je le vendrais ? \u00bb demanda Brad.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que tu as demand\u00e9 combien \u00e7a valait \u00e0 l\u2019acre, lors de l\u2019enterrement de Dale \u00bb, r\u00e9pondit Elaine. \u00ab En mangeant des sandwichs au jambon. \u00bb<\/p>\n<p>Brad raccrocha.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cela, Elaine resta longtemps assise \u00e0 la table de la cuisine, le regard fix\u00e9 sur le t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9, Elaine \u00bb, dis-je.<\/p>\n<p>Elle secoua la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Ne t\u2019en fais pas, dit-elle. J\u2019aurais d\u00fb m\u2019en douter. C\u2019est juste que je ne voulais pas le voir. \u00bb<\/p>\n<p>Kyle a appel\u00e9 une semaine plus tard.<\/p>\n<p>Il n\u2019a pas cri\u00e9. Il est rest\u00e9 calme. Elaine m\u2019en a parl\u00e9 plus tard.<\/p>\n<p>\u00ab Il a pr\u00e9sent\u00e9 ses excuses, m\u2019a-t-elle confi\u00e9. Pour ne pas avoir rappel\u00e9. Il a dit qu\u2019il ne savait pas quoi dire. Il a avou\u00e9 qu\u2019il \u00e9prouvait, depuis longtemps, une certaine honte \u00e0 ne pas \u00eatre rentr\u00e9 \u00e0 la maison. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a esquiss\u00e9 un sourire.<\/p>\n<p>\u00ab Il a demand\u00e9 s\u2019il pouvait venir au printemps, a-t-elle ajout\u00e9. Pour les semis. Il a dit qu\u2019il voulait apprendre. \u00bb<\/p>\n<p>Dix-septi\u00e8me partie : L\u2019octobre suivant<br \/>\nNous sommes de nouveau en octobre. Un an plus tard.<\/p>\n<p>Nous r\u00e9coltons les haricots, c\u00f4t\u00e9 ouest. Le temps est id\u00e9al : sec, ensoleill\u00e9, avec un peu de vent. L\u2019indicateur de rendement affiche cinquante-huit sur les terres en hauteur.<\/p>\n<p>Kyle est venu en avril pour les semis. Il est rest\u00e9 deux semaines. Il a trente-deux ans, travaille comme comptable \u00e0 Phoenix ; il a le teint p\u00e2le, les mains d\u00e9licates et une peur bleue du tracteur.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de la premi\u00e8re semaine, il savait faire fonctionner le semoir. \u00c0 la fin de la deuxi\u00e8me, il ne portait plus ses lunettes de soleil dans les champs.<\/p>\n<p>Il est revenu pour la r\u00e9colte. En ce moment, il est dans la benne \u00e0 grains, qui avance \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. C\u2019est Deb qui lui apprend le m\u00e9tier. Elle dit qu\u2019il est lent, mais qu\u2019il est \u00e0 l\u2019\u00e9coute.<\/p>\n<p>Arlen s\u2019est fait op\u00e9rer de l\u2019autre genou en mars. Il marche mieux maintenant. Il ne peut toujours pas conduire une moissonneuse-batteuse plus de quelques heures d\u2019affil\u00e9e.<\/p>\n<p>Alors, nous avons trouv\u00e9 un arrangement.<\/p>\n<p>Chaque automne, je m\u2019occupe de la r\u00e9colte de son ma\u00efs. Il me paie vingt-quatre dollars de l\u2019heure. Et l\u2019an prochain, quand il aura soixante-dix ans, je commencerai \u00e0 louer ses terres. Les huit cents acres. Il pr\u00e9f\u00e8re, dit-il, qu\u2019elles soient exploit\u00e9es par quelqu\u2019un qui conna\u00eet bien les limites des parcelles, plut\u00f4t que de les voir vendues \u00e0 une entreprise venue de Sioux Falls.<\/p>\n<p>\u00ab Et puis, a-t-il ajout\u00e9, Marcy ne me laissera plus t\u2019exclure de mon testament. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai cru qu\u2019il plaisantait. Je n\u2019en suis toujours pas s\u00fbr. Hier soir, c\u2019\u00e9tait le d\u00eener des moissons.<\/p>\n<p>Elaine avait pr\u00e9par\u00e9 le repas, comme toujours. R\u00f4ti de b\u0153uf et pur\u00e9e de pommes de terre. Haricots verts au lard. Petits pains faits maison. Crumble aux pommes accompagn\u00e9 de glace.<\/p>\n<p>Elle avait dress\u00e9 la longue table dans la salle \u00e0 manger de la ferme. Dix couverts, cette ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Ron et Patty. Deb. Tom et Linda Visser. Kyle. Arlen et Marcy \u2014 qui, en quarante ans de voisinage, n\u2019avaient pourtant jamais partag\u00e9 notre table.<\/p>\n<p>Et moi.<\/p>\n<p>Elaine avait plac\u00e9 mon assiette au bout de la table, pr\u00e8s de la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>J\u2019ai jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il dehors. La moissonneuse-batteuse \u00e9tait gar\u00e9e juste l\u00e0 ; les derni\u00e8res lueurs ros\u00e9es du jour se refl\u00e9taient sur la vitre de sa cabine.<\/p>\n<p>Depuis cette chaise, je pouvais voir la parcelle nord. Ma parcelle nord. On y r\u00e9coltait le soja : les grains, dor\u00e9s et secs, tintaient dans leurs gousses.<\/p>\n<p>Nous en \u00e9tions \u00e0 la moiti\u00e9 du repas quand Elaine s\u2019est lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle n\u2019a pas fait de discours \u2014 ce n\u2019est pas son genre. Elle a simplement gliss\u00e9 la main dans la poche de son tablier.<\/p>\n<p>Elle en a sorti un trousseau de cl\u00e9s.<\/p>\n<p>La cl\u00e9 de la moissonneuse-batteuse, accroch\u00e9e \u00e0 un anneau muni d\u2019une petite \u00e9tiquette en laiton. La cl\u00e9 du hangar \u00e0 machines. Celle de la cuve \u00e0 carburant. Celle du camion \u00e0 grains.<\/p>\n<p>Elle a fait le tour de la table.<\/p>\n<p>Elle a d\u00e9pos\u00e9 les cl\u00e9s pr\u00e8s de mon assiette, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon r\u00f4ti de b\u0153uf.<\/p>\n<p>\u00ab Elles sont \u00e0 toi, Mark \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>Sa voix tremblait un tout petit peu.<\/p>\n<p>\u00ab La moissonneuse-batteuse aussi, a-t-elle ajout\u00e9. Ton p\u00e8re aurait voulu que tu l\u2019aies. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai regard\u00e9 les cl\u00e9s.<\/p>\n<p>Puis je l\u2019ai regard\u00e9e, elle. Cette femme menue et soign\u00e9e, aux cheveux argent\u00e9s, ses lunettes de lecture suspendues \u00e0 une cha\u00eenette perl\u00e9e. Elle qui avait travers\u00e9 un champ de ma\u00efs sur pr\u00e8s d\u2019un kilom\u00e8tre, v\u00eatue du manteau de mon p\u00e8re. Elle qui, en d\u00e9chiffrant pendant dix-neuf ans son \u00e9criture, avait fini par comprendre ce qu\u2019il n\u2019avait jamais exprim\u00e9 \u00e0 voix haute.<\/p>\n<p>\u00ab Elaine, ai-je dit. Assieds-toi. Finis ton repas. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ri. Tout le monde a ri. Ron a ri si fort qu\u2019il a d\u00fb retirer sa casquette \u2014 celle qu\u2019il portait pour les semailles \u2014 pour s\u2019essuyer les yeux.<\/p>\n<p>Elle s\u2019est rassoise. Apr\u00e8s le d\u00eener, apr\u00e8s la vaisselle, une fois que l\u2019\u00e9quipe \u00e9tait rentr\u00e9e chez elle, j\u2019ai retrouv\u00e9 Elaine dans le hangar \u00e0 machines.<\/p>\n<p>Elle se tenait devant l\u2019\u00e9tag\u00e8re o\u00f9 papa gardait ses vieux carnets de culture. La bo\u00eete \u00e0 chaussures \u00e9tait l\u00e0. Dix-neuf carnets. Elle les avait remis en ordre.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9, il y avait un carnet neuf. \u00c0 couverture verte. Le genre qu\u2019on ach\u00e8te au magasin agricole pour un dollar.<\/p>\n<p>Elle me l\u2019avait offert en janvier.<\/p>\n<p>\u00ab Tu devrais commencer le tien, a-t-elle dit. Note les choses. Comme il le faisait. \u00bb<\/p>\n<p>Je l\u2019ai pris en main. J\u2019ai ouvert la couverture.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, dans son \u00e9criture soign\u00e9e \u2014 celle qu\u2019elle utilisait pour ses cours d\u2019\u00e9conomie domestique \u2014, elle avait d\u00e9j\u00e0 inscrit quelque chose :<\/p>\n<p>Pour Mark. Note ce que tu fais pousser.<\/p>\n<p>Et cette fois, dis-le aussi \u00e0 voix haute.<\/p>\n<p>\u2014 Elaine<\/p>\n<p>Je ne savais pas quoi dire.<\/p>\n<p>Alors, j\u2019ai fait ce que mon p\u00e8re n\u2019a jamais fait.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai prise dans mes bras.<\/p>\n<p>Elle est rest\u00e9e fig\u00e9e une seconde. Puis elle m\u2019a serr\u00e9 en retour. Fort. Comme si elle attendait \u00e7a depuis quatorze ans.<\/p>\n<p>\u00ab Merci \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab Pour quoi ? \u00bb a-t-elle demand\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019y ai r\u00e9fl\u00e9chi.<\/p>\n<p>Aux cl\u00e9s pos\u00e9es pr\u00e8s de son assiette. Aux dix jours de pluie. \u00c0 la chaise de Marcy, pr\u00e8s de la fen\u00eatre. \u00c0 ce kilom\u00e8tre de chaumes et \u00e0 ce manteau bien trop grand pour elle.<\/p>\n<p>\u00ab D\u2019\u00eatre all\u00e9e jusqu\u2019au bout du rang \u00bb, ai-je r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>Ce soir, avant de me coucher, je me suis assis \u00e0 la table de ma cuisine, dans la petite maison situ\u00e9e sur la parcelle est.<\/p>\n<p>J\u2019ai ouvert mon nouveau carnet vert. J\u2019ai sorti un crayon de charpentier. J\u2019ai appuy\u00e9 fermement sur la page, comme le faisait papa.<\/p>\n<p>14 OCT. \u2014 HARICOTS C\u00d4T\u00c9 OUEST. 58 BOUSSEAUX SUR LES TERRES HAUTES.<\/p>\n<p>14 OCT. \u2014 REPAS DE FIN DE R\u00c9COLTE. ELAINE A PR\u00c9PAR\u00c9 UN R\u00d4TI DE B\u0152UF.<\/p>\n<p>14 OCT. \u2014 J\u2019AI REMERCI\u00c9 ELAINE. \u00c0 VOIX HAUTE.<\/p>\n<p>Puis j\u2019ai referm\u00e9 le carnet et \u00e9teint la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Par la fen\u00eatre, \u00e0 un kilom\u00e8tre vers l\u2019ouest, je pouvais voir la lumi\u00e8re du porche de la ferme, toujours allum\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle la laisse allum\u00e9e pour moi, maintenant. Chaque soir, pendant la p\u00e9riode des r\u00e9coltes.<\/p>\n<p>Je ne crois pas qu\u2019elle sache que je peux la voir d\u2019ici.<\/p>\n<p>Un jour, je le lui dirai.<\/p>\n<p>\u00c0 voix haute.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au bout du rang, \u00e0 environ deux cents m\u00e8tres, l\u00e0 o\u00f9 le ma\u00efs d\u2019Arlen rejoignait la cl\u00f4ture, une petite silhouette se tenait au milieu des chaumes. Des cheveux argent\u00e9s. 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