{"id":8093,"date":"2026-11-04T18:09:15","date_gmt":"2026-11-04T18:09:15","guid":{"rendered":"https:\/\/nextstoryus.com\/?p=8093"},"modified":"2026-11-04T18:09:15","modified_gmt":"2026-11-04T18:09:15","slug":"apres-avoir-travaille-pendant-19-ans-sur-lexploitation-agricole-de-mon-pere-ma-belle-mere-ma-exclu-de-lheritage-mais-javais-dautres-projets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nextstoryus.com\/?p=8093","title":{"rendered":"Apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 pendant 19 ans sur l\u2019exploitation agricole de mon p\u00e8re, ma belle-m\u00e8re m\u2019a exclu de l\u2019h\u00e9ritage, mais j\u2019avais d\u2019autres projets\u2026"},"content":{"rendered":"<p>Je m\u2019appelle Mark Lindgren. J\u2019ai trente-huit ans et, depuis l\u2019\u00e2ge de dix-neuf ans, j\u2019exploite les m\u00eames six cents acres dans le comt\u00e9 d\u2019O\u2019Brien, en Iowa. Principalement du ma\u00efs et du soja. Certaines ann\u00e9es, un peu d\u2019avoine en guise de culture de couverture. Une terre noire si riche qu\u2019elle ressemble \u00e0 du marc de caf\u00e9 lorsqu\u2019on la retourne au printemps.<\/p>\n<p>Le genre de terre que les arri\u00e8re-grands-parents des gens d\u2019ici ont d\u00e9frich\u00e9e avec des chevaux et une charrue \u00e0 bras. Mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re \u00e9tait l\u2019un d\u2019eux. La ferme familiale se trouve \u00e0 quatre miles au sud de Primghar, sur un chemin de gravier. Une maison blanche aux boiseries vertes. Une grange rouge que mon p\u00e8re repeignait tous les sept ans, que ce f\u00fbt n\u00e9cessaire ou non. Un hangar pour le mat\u00e9riel agricole, deux silos \u00e0 grains et une haie brise-vent compos\u00e9e de peupliers, plant\u00e9e par ma grand-m\u00e8re en 1952.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/scontent-dfw6-2.xx.fbcdn.net\/v\/t39.30808-6\/887064739_122135429499249733_7897993725292994442_n.jpg?stp=dst-jpg_tt6&amp;cstp=mx1086x1448&amp;ctp=p526x296&amp;_nc_cat=109&amp;ccb=1-7&amp;_nc_sid=aa7b47&amp;_nc_ohc=3kPS1Xcevo4Q7kNvwEE8gna&amp;_nc_oc=AdpRQ3D1Vcmv5ljq3YARc6HFjwj6glPPiDkNT6ILvUupY00iYnxWtotjMDPleG76VLc&amp;_nc_zt=23&amp;_nc_ht=scontent-dfw6-2.xx&amp;_nc_gid=Zncrc6-HJqsrzF2bkidHYQ&amp;_nc_ss=792a8&amp;oh=00_AQRag7UhDXkKZk7onvq4Edt2JdIrNuWyoJhnQH0KYjAsUw&amp;oe=6AF13D8D\" alt=\"No photo description available.\" \/><\/p>\n<p>Depuis la fen\u00eatre de la cuisine, on peut voir toute la parcelle nord. En octobre, le ma\u00efs se dresse comme un mur dor\u00e9, et les plants de soja prennent la couleur du dos d\u2019un lion. J\u2019ai grandi devant cette fen\u00eatre. Ma m\u00e8re est morte quand j\u2019avais huit ans. Un cancer du sein. Elle avait trente-quatre ans. Apr\u00e8s \u00e7a, il n\u2019y a plus eu que papa et moi. Dale Lindgren.<\/p>\n<p>Un m\u00e8tre quatre-vingt-huit, taciturne, avec des mains semblables \u00e0 des poteaux de cl\u00f4ture et un rire qui ne se manifestait gu\u00e8re plus de deux fois par an. Il lui arrivait de passer des jours entiers sans prononcer plus d\u2019une douzaine de mots. Mais ces mots, il me les adressait, \u00e0 moi. \u00c0 dix ans, il m\u2019a install\u00e9 aux commandes d\u2019un tracteur. Il m\u2019a appris \u00e0 \u00ab lire \u00bb un champ en le parcourant \u00e0 pied. Il m\u2019a appris \u00e0 graisser la moissonneuse-batteuse chaque matin avant le petit-d\u00e9jeuner \u2014 chaque roulement, chaque graisseur \u2014 car celui qu\u2019on oublie est toujours celui qui finit par l\u00e2cher.<\/p>\n<p>\u00ab Les machines sont honn\u00eates, Mark, disait-il. Elles te disent exactement ce que tu as omis de faire. \u00bb \u00c0 dix-neuf ans, je suis rentr\u00e9 \u00e0 la maison apr\u00e8s ma premi\u00e8re ann\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019\u00c9tat de l\u2019Iowa. J\u2019y \u00e9tais all\u00e9 parce que papa le voulait. Gestion agricole. J\u2019avais de bonnes notes. Mais je d\u00e9testais chaque minute pass\u00e9e l\u00e0-bas. Assis dans les amphith\u00e9\u00e2tres, \u00e0 Ames, je regardais par la fen\u00eatre en pensant \u00e0 la parcelle nord. Cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, je lui ai annonc\u00e9 que je ne retournerais pas \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Il est rest\u00e9 silencieux un long moment. Nous \u00e9tions assis sur la ridelle de son pick-up, au bout d\u2019un rang de soja, en buvant du Pepsi ti\u00e8de. \u00ab Tu es s\u00fbr ? \u00bb a-t-il fini par demander. \u00ab Je suis s\u00fbr. \u00bb Il a hoch\u00e9 la t\u00eate, une seule fois.<\/p>\n<p>\u00ab Alors, on exploitera la terre ensemble \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>Et c\u2019est ce que nous avons fait. C\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Pendant dix-neuf ans.<\/p>\n<p>Il me versait un salaire. Pas tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9. Quatorze dollars de l\u2019heure au d\u00e9but, puis vingt par la suite. Il payait mon assurance sant\u00e9. Il m\u2019a laiss\u00e9 habiter dans la petite maison situ\u00e9e sur la parcelle est \u2014 celle o\u00f9 mes grands-parents s\u2019\u00e9taient retir\u00e9s pour leur retraite.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons jamais rien mis par \u00e9crit. Il n\u2019y a jamais eu le moindre document concernant les terres. Papa ne croyait pas aux contrats entre membres d\u2019une m\u00eame famille. \u00ab Tout \u00e7a sera \u00e0 toi, un jour \u00bb, disait-il, chaque fois que le sujet \u00e9tait abord\u00e9. Ce qui n\u2019arrivait pas souvent. \u00ab Ne t\u2019en fais pas pour \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Alors, je ne m\u2019en faisais pas.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me partie : Elaine<br \/>\nPapa a \u00e9pous\u00e9 Elaine quand j\u2019avais vingt-quatre ans.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une veuve originaire de Sheldon, une localit\u00e9 situ\u00e9e \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019est. Son premier mari, pharmacien, \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une crise cardiaque \u00e0 l\u2019\u00e2ge de cinquante et un ans. Elle avait deux fils, Brad et Kyle, qui \u00e9taient sur le point de devenir adultes au moment du mariage. Apr\u00e8s le lyc\u00e9e, ils sont tous deux partis s\u2019installer \u00e0 Phoenix et ne sont jamais revenus.<\/p>\n<p>Elaine avait cinquante ans lorsqu\u2019elle a \u00e9pous\u00e9 Papa. Petite, soign\u00e9e, les cheveux courts argent\u00e9s, elle portait des lunettes de lecture suspendues \u00e0 une cha\u00eenette orn\u00e9e de perles. Pendant vingt-six ans, elle avait enseign\u00e9 l\u2019\u00e9conomie domestique au lyc\u00e9e de Sheldon.<\/p>\n<p>Elle n\u2019\u00e9tait pas faite pour la vie \u00e0 la ferme. Elle n\u2019y avait jamais v\u00e9cu de toute son existence.<\/p>\n<p>Je veux \u00eatre juste envers elle. J\u2019y ai beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi.<\/p>\n<p>Elle a fait des efforts. D\u00e8s le premier automne, elle a appris \u00e0 conduire le camion de transport de c\u00e9r\u00e9ales \u2014 m\u00eame si elle faisait tellement craquer les vitesses que Ron, notre transporteur, a fini par surnommer le v\u00e9hicule \u00ab le moulin \u00e0 caf\u00e9 d\u2019Elaine \u00bb. Elle a appris \u00e0 pr\u00e9parer les repas de r\u00e9colte pour une \u00e9quipe de six personnes et \u00e0 les apporter dans les champs avant midi. Elle a cr\u00e9\u00e9 un potager, mis des tomates en conserve et maintenu la ferme dans un \u00e9tat de propret\u00e9 impeccable.<\/p>\n<p>Et elle a rendu Papa heureux. Je ne l\u2019avais jamais vu heureux depuis la mort de ma m\u00e8re. Avec Elaine, il riait davantage. Il participait aux repas communautaires \u00e0 l\u2019\u00e9glise. Chaque mois de juin, pour leur anniversaire de mariage, il l\u2019emmenait aux lacs Okoboji.<\/p>\n<p>Rien que pour cela, je lui en \u00e9tais reconnaissant.<\/p>\n<p>Mais nous ne sommes jamais devenus proches, elle et moi.<\/p>\n<p>Je ne sais pas \u00e0 qui la faute en revient. Sans doute \u00e0 nous deux. J\u2019\u00e9tais un homme fait quand elle est arriv\u00e9e, avec mes habitudes bien ancr\u00e9es, habitu\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait que Papa et moi. Elle, de son c\u00f4t\u00e9, \u00e9tait une femme m\u00fbre qui avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9lev\u00e9 ses propres fils et n\u2019avait nul besoin d\u2019en prendre un autre en charge.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions polis. Nous \u00e9tions respectueux. Elle pr\u00e9parait mon couvert pour le d\u00eener, et je la remerciais. Je r\u00e9parais ses robinets qui fuyaient et je d\u00e9neigeais son all\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais j\u2019ai toujours eu l\u2019impression d\u2019\u00eatre un invit\u00e9 \u00e0 sa table. Et je soup\u00e7onne qu\u2019elle a toujours eu, elle aussi, le sentiment d\u2019\u00eatre une invit\u00e9e sur ma ferme.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me partie : Il y a deux ans<br \/>\nPapa est mort il y a deux ans, en ao\u00fbt dernier.<\/p>\n<p>Il avait soixante-huit ans. Il se sentait fatigu\u00e9 depuis quelques semaines, essouffl\u00e9, mais il refusait d\u2019aller chez le m\u00e9decin en plein \u00e9t\u00e9. Il y avait trop de travail.<\/p>\n<p>Un apr\u00e8s-midi, alors qu\u2019il \u00e9tait en train de traiter la parcelle nord, il n\u2019est pas rentr\u00e9 pour le d\u00eener.<\/p>\n<p>J\u2019ai retrouv\u00e9 le pulv\u00e9risateur immobilis\u00e9 au bout d\u2019un rang, le moteur tournant toujours au ralenti. Il \u00e9tait affaiss\u00e9 sur le volant.<\/p>\n<p>Crise cardiaque. Le m\u00e9decin a parl\u00e9 d\u2019un infarctus massif. Il a ajout\u00e9 que, tr\u00e8s probablement, il n\u2019avait pas beaucoup souffert.<\/p>\n<p>J\u2019esp\u00e8re que c\u2019est vrai.<\/p>\n<p>Brad et Kyle sont venus de Phoenix pour les fun\u00e9railles. Ils ont pass\u00e9 deux nuits au Super 8 de Primghar. \u00c0 l\u2019\u00e9glise, ils portaient des lunettes de soleil. Au cimeti\u00e8re, ils consultaient leur t\u00e9l\u00e9phone pendant la c\u00e9r\u00e9monie.<\/p>\n<p>Lors du d\u00e9jeuner organis\u00e9 au sous-sol de l\u2019\u00e9glise, Brad m\u2019a demand\u00e9 combien valait la terre, \u00e0 l\u2019acre.<\/p>\n<p>Je lui ai r\u00e9pondu que je ne savais pas. C\u2019\u00e9tait faux. Je le savais tr\u00e8s bien. Mais la question me semblait pour le moins inappropri\u00e9e, alors qu\u2019on \u00e9tait en train de manger des sandwichs au jambon.<\/p>\n<p>Ils sont repartis pour Phoenix le lendemain matin. Ils ne sont jamais revenus depuis.<\/p>\n<p>Le testament de papa \u00e9tait simple. Une seule page. Il l\u2019avait fait r\u00e9diger chez l\u2019avocat, \u00e0 Primghar, juste apr\u00e8s son mariage avec Elaine, quatorze ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Tout revenait \u00e0 son \u00e9pouse.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait tout. Aucune mention de moi. Aucune mention des terres. Aucune mention de ces dix-neuf ann\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019avocat, un homme \u00e2g\u00e9 nomm\u00e9 Harold Bauer, nous a fait la lecture du document dans son bureau. Une fois termin\u00e9, il a retir\u00e9 ses lunettes et a pos\u00e9 son regard sur moi.<\/p>\n<p>\u00ab Mark, dit-il. J\u2019ai interrog\u00e9 ton p\u00e8re \u00e0 ce sujet, au moment o\u00f9 il a sign\u00e9 le document. Je lui ai demand\u00e9 s\u2019il souhaitait prendre des dispositions pour toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019a-t-il r\u00e9pondu ? \u00bb<\/p>\n<p>Harold soupira.<\/p>\n<p>\u00ab Il a dit qu\u2019Elaine agirait comme il se doit envers toi, r\u00e9pondit-il. Il a affirm\u00e9 qu\u2019elle saurait ce qu\u2019il voulait. \u00bb<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas cherch\u00e9 \u00e0 contester.<\/p>\n<p>Le testament de mon p\u00e8re \u00e9tait ce qu\u2019il \u00e9tait. L\u00e9galement, les terres appartenaient d\u00e9sormais \u00e0 Elaine. Chaque hectare. Chaque silo. Chaque machine, y compris la moissonneuse-batteuse que j\u2019avais conduite pendant dix-neuf r\u00e9coltes.<\/p>\n<p>J\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 travailler sur la ferme, sur la base d\u2019un simple accord verbal. Elaine a continu\u00e9 \u00e0 me verser vingt dollars de l\u2019heure. Je suis rest\u00e9 dans la petite maison, sur la parcelle de quatre-vingts acres situ\u00e9e \u00e0 l\u2019est.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons jamais \u00e9voqu\u00e9 l\u2019avenir. Je me disais que j\u2019avais du temps devant moi. Je me r\u00e9p\u00e9tais qu\u2019elle agirait comme il se doit, comme mon p\u00e8re l\u2019avait pr\u00e9dit.<\/p>\n<p>Quatri\u00e8me partie : Le repas de fin de r\u00e9colte<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un mardi d\u2019octobre, au cr\u00e9puscule.<\/p>\n<p>Cela faisait neuf jours que nous r\u00e9coltions le soja. Le temps \u00e9tait id\u00e9al : sec, ensoleill\u00e9, avec un peu de vent. Quatre cent quarante acres \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 engrang\u00e9s, et il en restait cent soixante \u00e0 r\u00e9colter, du c\u00f4t\u00e9 ouest.<\/p>\n<p>Elaine avait pr\u00e9par\u00e9 le repas de fin de r\u00e9colte, comme chaque automne. R\u00f4ti de b\u0153uf et pur\u00e9e de pommes de terre. Haricots verts au lard. Petits pains faits maison. Crumble aux pommes accompagn\u00e9 de glace.<\/p>\n<p>Elle avait dress\u00e9 la longue table dans la salle \u00e0 manger de la ferme. Sept couverts.<\/p>\n<p>Toute l\u2019\u00e9quipe \u00e9tait l\u00e0. Ron Hessler, qui transporte nos c\u00e9r\u00e9ales depuis onze ans ; il a cinquante-neuf ans, porte une barbe grise et ne quitte jamais sa casquette \u00ab Pioneer \u00bb. Son \u00e9pouse, Patty, qui conduit le second camion. Deb Kruse, qui s\u2019occupe de la benne transbordeuse \u2014 une femme \u00e9nergique d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, capable de faire reculer un semi-remorque vers un silo avec plus d\u2019habilet\u00e9 que n\u2019importe quel homme du comt\u00e9.<\/p>\n<p>Il y avait aussi Tom et Linda Visser, un couple de retrait\u00e9s venus de Paullina qui nous donnent un coup de main \u00e0 chaque r\u00e9colte car, comme dit Tom, rester assis chez soi lui donne envie de tirer sur la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>La moissonneuse-batteuse \u00e9tait gar\u00e9e juste devant la fen\u00eatre de la salle \u00e0 manger.<\/p>\n<p>Une John Deere S670, de couleur verte. Papa l\u2019avait achet\u00e9e d\u2019occasion en 2017. Je m\u2019en \u00e9tais servi \u00e0 chaque r\u00e9colte depuis. Elle \u00e9tait gar\u00e9e dans la cour, la cabine encore couverte de poussi\u00e8re, la barre de coupe d\u00e9tach\u00e9e sur son chariot, pr\u00eate pour le lendemain matin.<\/p>\n<p>\u00c0 travers la fen\u00eatre, je pouvais voir les derni\u00e8res lueurs roses se refl\u00e9ter sur la vitre de la cabine.<\/p>\n<p>Nous en \u00e9tions \u00e0 la moiti\u00e9 du d\u00eener. Tout le monde \u00e9tait fatigu\u00e9, mais heureux. Ron racontait une histoire \u00e0 propos d\u2019un raton laveur qui s\u2019\u00e9tait faufil\u00e9 dans son camion \u00e0 grains en 1998. Deb riait si fort qu\u2019elle a d\u00fb poser sa fourchette.<\/p>\n<p>Elaine a pass\u00e9 la sauci\u00e8re.<\/p>\n<p>Elle a dit \u00e7a comme si elle parlait du temps qu\u2019il faisait.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai sign\u00e9 un nouveau testament \u00e0 Primghar aujourd\u2019hui \u00bb, a-t-elle d\u00e9clar\u00e9.<\/p>\n<p>Ron s\u2019est interrompu en pleine phrase.<\/p>\n<p>Elaine a tendu la sauci\u00e8re \u00e0 Linda. Elle a repris sa propre fourchette.<\/p>\n<p>\u00ab Les terres reviennent \u00e0 Brad et Kyle \u00bb, a-t-elle ajout\u00e9.<\/p>\n<p>Plus personne ne m\u00e2chait.<\/p>\n<p>Plus personne ne bougeait.<\/p>\n<p>Dehors, dans la cour, un chat de ferme a pouss\u00e9 un cri strident. L\u2019horloge de la cuisine \u00e9grenait les secondes.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 l\u00e0, une bouch\u00e9e de r\u00f4ti de b\u0153uf \u00e0 mi-chemin de ma bouche.<\/p>\n<p>Brad et Kyle. \u00c0 Phoenix. Eux qui n\u2019avaient pas remis les pieds sur l\u2019exploitation depuis les fun\u00e9railles de papa. Eux qui avaient port\u00e9 des lunettes de soleil \u00e0 l\u2019\u00e9glise et qui, tout en mangeant des sandwichs au jambon, avaient demand\u00e9 combien valait l\u2019acre de terre.<\/p>\n<p>Chaque acre que papa et moi avions cultiv\u00e9, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, pendant dix-neuf ans.<\/p>\n<p>\u00c0 eux.<\/p>\n<p>J\u2019ai pos\u00e9 ma fourchette.<\/p>\n<p>J\u2019ai regard\u00e9 Elaine. Elle d\u00e9coupait son r\u00f4ti de b\u0153uf en petits morceaux r\u00e9guliers. Elle n\u2019a pas lev\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>Mon c\u0153ur battait si fort que je l\u2019entendais r\u00e9sonner \u00e0 mes oreilles.<\/p>\n<p>Voici ce que je savais.<\/p>\n<p>Le testament de papa, c\u2019\u00e9tait le testament de papa. L\u00e9galement, les terres lui appartenaient. Elle avait parfaitement le droit de les l\u00e9guer \u00e0 qui elle voulait. \u00c0 ses fils. \u00c0 l\u2019\u00c9glise. \u00c0 une association de protection des animaux.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait rien \u00e0 contester. Aucun document ne portait mon nom. Aucune poign\u00e9e de main n\u2019aurait de valeur devant un tribunal.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait rien \u00e0 combattre, si ce n\u2019est sa volont\u00e9.<\/p>\n<p>Et personne ne change d\u2019avis autour d\u2019un r\u00f4ti de b\u0153uf.<\/p>\n<p>Cinqui\u00e8me partie : Les cl\u00e9s<\/p>\n<p>Alors, je n\u2019ai pas discut\u00e9.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas \u00e9lev\u00e9 la voix. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 du genre \u00e0 hausser le ton. Papa non plus.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019ai recul\u00e9 ma chaise, lentement. J\u2019ai pris ma casquette de travail sur le dossier, l\u00e0 o\u00f9 je l\u2019avais accroch\u00e9e en m\u2019asseyant. Une casquette vert d\u00e9lav\u00e9, orn\u00e9e du logo John Deere, avec une aur\u00e9ole de transpiration sur le pourtour.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai gard\u00e9e en main.<\/p>\n<p>Puis, j\u2019ai gliss\u00e9 la main dans la poche de ma veste de travail en toile.<\/p>\n<p>Les cl\u00e9s \u00e9taient l\u00e0, \u00e0 leur place habituelle. Celle de la moissonneuse-batteuse, accroch\u00e9e \u00e0 un anneau avec une petite \u00e9tiquette en laiton. Celle du hangar \u00e0 machines. Celle de la cuve \u00e0 carburant. Celle du camion \u00e0 grains.<\/p>\n<p>Je les ai sorties.<\/p>\n<p>J\u2019ai contourn\u00e9 la table.<\/p>\n<p>Je les ai d\u00e9pos\u00e9es pr\u00e8s de l\u2019assiette d\u2019Elaine. Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son r\u00f4ti de b\u0153uf.<\/p>\n<p>\u00ab Elles sont \u00e0 toi, Elaine \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>Ma voix est rest\u00e9e calme. Je ne sais pas comment.<\/p>\n<p>\u00ab La moissonneuse-batteuse aussi \u00bb, ai-je ajout\u00e9.<\/p>\n<p>Elle a fix\u00e9 les cl\u00e9s, comme si elles risquaient de la mordre.<\/p>\n<p>Puis elle a lev\u00e9 les yeux vers moi. Son visage \u00e9tait devenu p\u00e2le sous ses lunettes de lecture.<\/p>\n<p>\u00ab Mark, a-t-elle dit. Assieds-toi et finis ton d\u00eener. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il reste cent soixante acres de soja \u00e0 r\u00e9colter, c\u00f4t\u00e9 ouest, ai-je r\u00e9pondu. Ils sont pr\u00eats. Il faut les rentrer cette semaine. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai mis ma casquette.<\/p>\n<p>\u00ab Je vais noter le num\u00e9ro de l\u2019entrepreneur agricole pr\u00e8s du t\u00e9l\u00e9phone, ai-je dit. Gene Hartwig. Il vient de Sutherland. Il est comp\u00e9tent. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis all\u00e9 dans la cuisine. J\u2019ai trouv\u00e9 un stylo dans le tiroir \u00e0 bazar et un post-it sur le r\u00e9frig\u00e9rateur. J\u2019y ai inscrit \u00ab Gene Hartwig \u2013 r\u00e9coltes \u00e0 fa\u00e7on \u00bb suivi de son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. J\u2019ai coll\u00e9 le papier sur le mur, au-dessus du t\u00e9l\u00e9phone de la cuisine \u2014 ce vieux mod\u00e8le jaune que Papa n\u2019avait jamais voulu remplacer.<\/p>\n<p>En repassant par la salle \u00e0 manger, j\u2019ai constat\u00e9 que personne n\u2019avait boug\u00e9.<\/p>\n<p>Ron Hessler a pos\u00e9 sa fourchette dans son assiette. Avec une extr\u00eame pr\u00e9caution. Il a regard\u00e9 Elaine. Puis il a tourn\u00e9 son regard vers moi. \u00ab Dale n\u2019aurait pas aim\u00e9 \u00e7a \u00bb, dit-il doucement.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019adressait ni \u00e0 l\u2019un ni \u00e0 l\u2019autre. Il parlait \u00e0 la table.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai jamais su \u00e0 qui, de nous deux, il faisait allusion.<\/p>\n<p>Je suis sorti par la porte d\u2019entr\u00e9e. J\u2019ai travers\u00e9 la cour, passant devant la moissonneuse-batteuse qui se tenait toujours l\u00e0, les derniers reflets du soleil couchant sur ses vitres.<\/p>\n<p>Je ne l\u2019ai pas regard\u00e9e.<\/p>\n<p>Je suis mont\u00e9 dans mon pick-up et j\u2019ai pris la direction de la petite maison, sur la parcelle de quatre-vingts acres situ\u00e9e \u00e0 l\u2019est. Je suis rest\u00e9 un long moment dans l\u2019all\u00e9e, moteur coup\u00e9.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas pleur\u00e9. Je tiens \u00e0 \u00eatre honn\u00eate l\u00e0-dessus. J\u2019en avais envie, pourtant. Mais j\u2019avais pass\u00e9 dix-neuf ans aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un homme qui ne pleurait jamais, et je ne savais tout simplement pas comment m\u2019y prendre.<\/p>\n<p>Sixi\u00e8me partie : Un mile vers l\u2019est<br \/>\nLe lendemain matin, j\u2019ai parcouru un mile vers l\u2019est.<\/p>\n<p>Arlen Stuckey exploite les huit cents acres qui jouxtent nos terres. Il l\u2019a fait toute sa vie. Nos familles partagent une cl\u00f4ture commune depuis 1911.<\/p>\n<p>Arlen a soixante-huit ans aujourd\u2019hui. Ses genoux sont en mauvais \u00e9tat. Il s\u2019en est fait remplacer un en mars et attend l\u2019op\u00e9ration pour le second. Il marche comme quelqu\u2019un qui traverse un ruisseau sur des pierres glissantes.<\/p>\n<p>Lui et sa femme, Marcy, n\u2019ont jamais eu d\u2019enfants. Arlen travaille seul depuis quarante ans, avec, \u00e0 l\u2019occasion, l\u2019aide d\u2019ouvriers agricoles, quand il parvenait \u00e0 en trouver.<\/p>\n<p>Cette ann\u00e9e-l\u00e0, il m\u2019avait demand\u00e9 \u00e0 deux reprises si je connaissais quelqu\u2019un en qu\u00eate de travail. Une fois en avril, \u00e0 la coop\u00e9rative ; une autre fois en septembre, au march\u00e9 aux bestiaux de Sanborn.<\/p>\n<p>\u00ab Quelqu\u2019un qui sache conduire une moissonneuse-batteuse, avait-il pr\u00e9cis\u00e9. Et qui ne l\u2019embourbe pas au premier coin de terre humide venu. \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans son hangar \u00e0 machines quand je suis arriv\u00e9. Il \u00e9tait six heures et demie du matin. Il tenait un thermos de caf\u00e9. Il fixait sa moissonneuse-batteuse \u2014 une vieille Case IH \u2014 avec un air qui sugg\u00e9rait qu\u2019elle l\u2019avait personnellement insult\u00e9.<\/p>\n<p>Il a remarqu\u00e9 mon pick-up. Il m\u2019a regard\u00e9 descendre du v\u00e9hicule.<\/p>\n<p>Il est rest\u00e9 silencieux pendant une minute. Il \u00e9tait au courant. \u00c9videmment qu\u2019il \u00e9tait au courant. Dans le comt\u00e9 d\u2019O\u2019Brien, les nouvelles se propagent plus vite qu\u2019un incendie dans la prairie.<\/p>\n<p>\u00ab Mark \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>\u00ab Arlen. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous cherchez toujours quelqu\u2019un ? \u00bb ai-je demand\u00e9.<\/p>\n<p>Il m\u2019a observ\u00e9 pendant un long moment.<\/p>\n<p>\u00ab Vingt-quatre dollars de l\u2019heure, a-t-il dit. Comme pour n\u2019importe qui d\u2019autre. Assurance sant\u00e9 via le r\u00e9gime de la coop\u00e9rative. Tu peux commencer tout de suite, si tu veux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je veux bien \u00bb, ai-je r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate une fois. Puis il m\u2019a tendu sa tasse de caf\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab La barre de coupe a du jeu sur le c\u00f4t\u00e9 gauche, a-t-il pr\u00e9cis\u00e9. \u00c7a claque depuis lundi. Tu veux y jeter un \u0153il avant qu\u2019on parte ? \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai r\u00e9par\u00e9 la barre de coupe. Deux boulons desserr\u00e9s et une bague us\u00e9e. \u00c7a m\u2019a pris vingt minutes.<\/p>\n<p>Arlen m\u2019a observ\u00e9 tout du long, assis sur un seau de vingt litres retourn\u00e9. Quand j\u2019ai eu termin\u00e9, il s\u2019est lev\u00e9 lentement.<\/p>\n<p>\u00ab Dale disait toujours que tu \u00e9tais le meilleur m\u00e9canicien du comt\u00e9, a-t-il dit. Meilleur que lui. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne savais pas que papa disait \u00e7a. Il ne me l\u2019avait jamais dit.<\/p>\n<p>Nous avons r\u00e9colt\u00e9 le ma\u00efs toute la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Le ma\u00efs d\u2019Arlen \u00e9tait beau. Deux cent vingt boisseaux \u00e0 l\u2019acre, d\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9cran de contr\u00f4le de la moissonneuse-batteuse. Je conduisais la machine. Arlen s\u2019occupait de la remorque \u00e0 grain, lentement, prudemment, son genou douloureux cal\u00e9 sur un coussin qu\u2019il avait fix\u00e9 au plancher de la cabine du tracteur avec du ruban adh\u00e9sif.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas beaucoup parl\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire. Travailler la terre avec quelqu\u2019un, c\u2019est comme danser avec quelqu\u2019un : on finit par adopter son rythme, et apr\u00e8s \u00e7a, les mots ne font que g\u00eaner.<\/p>\n<p>Septi\u00e8me partie : La chaise pr\u00e8s de la fen\u00eatre<br \/>\nCe premier soir, Marcy a mis le couvert pour moi \u00e0 leur grande table de ferme.<\/p>\n<p>La cuisine \u00e9tait petite et chaleureuse, avec des rideaux jaunes et un coucou qui ne chantait plus. La table \u00e9tait ronde, entour\u00e9e de quatre chaises. Marcy a dress\u00e9 trois couverts.<\/p>\n<p>Des c\u00f4telettes de porc, cuites dans une po\u00eale en fonte. Du ma\u00efs doux, qu\u2019elle avait \u00e9gren\u00e9 et congel\u00e9 en ao\u00fbt. De la pur\u00e9e de pommes de terre au vrai beurre. Et un plat de \u00ab scotcheroos \u00bb \u2014 ces barres au beurre de cacahu\u00e8te et au chocolat que toutes les paroissiennes de l\u2019Iowa savent pr\u00e9parer. Elle ne m\u2019a pos\u00e9 aucune question.<\/p>\n<p>Ni sur Elaine. Ni sur le testament. Ni sur Brad et Kyle, \u00e0 Phoenix.<\/p>\n<p>Elle a simplement d\u00e9sign\u00e9 l\u2019une des chaises.<\/p>\n<p>\u00ab Tu pr\u00e9f\u00e9reras celle pr\u00e8s de la fen\u00eatre \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>Je m\u2019y suis assis. J\u2019ai regard\u00e9 par la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Depuis cette chaise, on pouvait voir, au-del\u00e0 du champ de chaumes d\u2019Arlen, au-del\u00e0 de la cl\u00f4ture et de la haie brise-vent, les champs de soja de papa, un mile plus \u00e0 l\u2019ouest. Cent soixante acres, d\u2019une teinte brun dor\u00e9 sous les derni\u00e8res lueurs du jour. Pr\u00eats. En attente.<\/p>\n<p>Je les ai observ\u00e9s pendant un long moment.<\/p>\n<p>Marcy a d\u00e9pos\u00e9 une c\u00f4telette de porc dans mon assiette.<\/p>\n<p>\u00ab Mange \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>J\u2019ai mang\u00e9.<\/p>\n<p>Huiti\u00e8me partie : La pluie<br \/>\nPuis, la pluie est arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle a commenc\u00e9 jeudi apr\u00e8s-midi. Une pluie froide et grise, pouss\u00e9e par un vent venant du nord-ouest. Le pr\u00e9sentateur m\u00e9t\u00e9o sur KTIV annon\u00e7ait une accalmie pour vendredi.<\/p>\n<p>Mais vendredi, le ciel ne s\u2019est pas d\u00e9gag\u00e9. Il a plu toute la journ\u00e9e. Et toute la journ\u00e9e de samedi, aussi.<\/p>\n<p>Dimanche matin, le pluviom\u00e8tre fix\u00e9 sur un poteau de la v\u00e9randa d\u2019Arlen indiquait pr\u00e8s de deux pouces d\u2019eau.<\/p>\n<p>Voici ce qu\u2019il faut savoir sur le soja.<\/p>\n<p>Quand les plants sont m\u00fbrs, les gousses sont s\u00e8ches et cassantes. Les grains, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, s\u2019entrechoquent si l\u2019on secoue la plante. C\u2019est le moment de la r\u00e9colte. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019ils sont \u00e0 leur meilleur stade.<\/p>\n<p>Mais si ces gousses s\u00e8ches sont expos\u00e9es \u00e0 l\u2019humidit\u00e9, elles se ramollissent. Puis elles s\u00e8chent \u00e0 nouveau. Puis elles sont de nouveau mouill\u00e9es. \u00c0 chaque fois, les gousses s\u2019affaiblissent. Finissant par s\u2019ouvrir d\u2019elles-m\u00eames. Les grains tombent alors sur le sol.<\/p>\n<p>Les agriculteurs appellent cela l\u2019\u00ab \u00e9grenage \u00bb. Une fois qu\u2019un grain touche la terre, c\u2019est fini. Impossible de le ramasser. Impossible de le r\u00e9cup\u00e9rer.<\/p>\n<p>Chaque matin, en me rendant chez Arlen, je passais devant les champs de papa.<\/p>\n<p>Je ralentissais au bord du champ. Je regardais par la fen\u00eatre. Je voyais les plants s\u2019affaisser, couch\u00e9s par le vent et l\u2019humidit\u00e9. Les gousses commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019entrouvrir. Chacun de ces plants de soja est pass\u00e9 entre mes mains.<\/p>\n<p>Je les avais sem\u00e9s en mai. Je les avais trait\u00e9s en juin. En juillet, j\u2019avais arpent\u00e9 les rangs \u00e0 la recherche de pucerons. En ao\u00fbt, j\u2019avais surveill\u00e9 l\u2019apparition de la moisissure blanche. En septembre, je les avais vus prendre une teinte dor\u00e9e, comme chaque ann\u00e9e depuis mes dix-neuf ans.<\/p>\n<p>Deb Kruse m\u2019a appel\u00e9 lundi soir.<\/p>\n<p>\u00ab Mark, a-t-elle dit. Je pensais que tu devais \u00eatre au courant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au courant de quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elaine a appel\u00e9 Phoenix, a r\u00e9pondu Deb. Mardi, apr\u00e8s ton d\u00e9part. Elle a d\u2019abord appel\u00e9 Brad. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et alors ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Brad a dit qu\u2019il ne pouvait pas se lib\u00e9rer, a expliqu\u00e9 Deb. Il a sugg\u00e9r\u00e9 qu\u2019elle embauche quelqu\u2019un. Il a dit que l\u2019argent servait \u00e0 \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Kyle ? \u00bb ai-je demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Kyle n\u2019a jamais rappel\u00e9, a dit Deb. Elle a pourtant laiss\u00e9 trois messages. \u00bb<\/p>\n<p>Je n\u2019ai rien r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a aussi appel\u00e9 Gene Hartwig, a poursuivi Deb. Le prestataire agricole. Il est complet jusqu\u2019\u00e0 la deuxi\u00e8me semaine de novembre. Il a un gros chantier du c\u00f4t\u00e9 de Spencer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Novembre \u00bb, ai-je r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Novembre, a confirm\u00e9 Deb. Ces plants ne tiendront pas jusqu\u2019en novembre, Mark. Tu le sais bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et l\u2019\u00e9quipe ? ai-je demand\u00e9. Ron ? Tom ? \u00bb<\/p>\n<p>Deb est rest\u00e9e silencieuse un instant.<\/p>\n<p>\u00ab Ron est pass\u00e9 samedi, a-t-elle dit. Il est rest\u00e9 assis dans la moissonneuse-batteuse pendant vingt minutes. Il n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 comprendre le fonctionnement de l\u2019\u00e9cran de contr\u00f4le. Il ne s\u2019en est jamais servi. Personne d\u2019entre nous ne l\u2019a jamais fait. C\u2019est toujours toi qui t\u2019en occupais. Avant toi, c\u2019\u00e9tait Dale. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a soupir\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Elaine a essay\u00e9 aussi, a-t-elle ajout\u00e9. Dimanche apr\u00e8s-midi. Je l\u2019ai vue monter dans la cabine. Elle y est rest\u00e9e pr\u00e8s d\u2019une heure. Mais elle n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9marrer la machine. \u00bb<\/p>\n<p>Neuvi\u00e8me partie : Le plus dur<br \/>\nPour \u00eatre honn\u00eate\u2026<\/p>\n<p>Chaque matin, j\u2019avais envie de faire demi-tour.<\/p>\n<p>Chaque matin, en passant devant ces champs, mes mains avaient envie de tourner le volant. Mon pied avait envie d\u2019\u00e9craser la p\u00e9dale de frein. Je voulais entrer dans cette cour, grimper dans cette cabine et rouler jusqu\u2019\u00e0 ce que ces cent soixante acres soient \u00c0 la poubelle.<\/p>\n<p>\u00c7a m\u2019aurait pris deux jours. Peut-\u00eatre trois, avec l\u2019humidit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais je ne l\u2019ai pas fait.<\/p>\n<p>Parce que revenir en arri\u00e8re, \u00e7a lui aurait signifi\u00e9 quelque chose.<\/p>\n<p>\u00c7a lui aurait prouv\u00e9 qu\u2019on pouvait brader dix-neuf ann\u00e9es de travail au cours d\u2019un d\u00eener \u2014 autour d\u2019un r\u00f4ti de b\u0153uf et de sa sauce \u2014 au profit de deux hommes qui n\u2019avaient jamais conduit un camion \u00e0 grains de leur vie. Et que, malgr\u00e9 tout, je serais quand m\u00eame accouru d\u00e8s que les cultures de soja auraient \u00e9t\u00e9 en p\u00e9ril.<\/p>\n<p>\u00c7a lui aurait confirm\u00e9 que je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un simple ouvrier agricole. Que je le resterais toujours. Qu\u2019elle pouvait tout prendre, et que je serais quand m\u00eame l\u00e0 pour sauver la mise\u2026 au profit de quelqu\u2019un d\u2019autre.<\/p>\n<p>Alors, j\u2019ai r\u00e9colt\u00e9 le ma\u00efs d\u2019Arlen.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas ouvert la bouche. J\u2019ai r\u00e9par\u00e9 sa remorque \u00e0 grains quand une conduite hydraulique a l\u00e2ch\u00e9. Je l\u2019ai aid\u00e9 \u00e0 d\u00e9placer son b\u00e9tail, du p\u00e2turage d\u2019\u00e9t\u00e9 vers le champ de chaumes. Chaque soir, je m\u2019asseyais sur la chaise pr\u00e8s de la fen\u00eatre et je mangeais tout ce que Marcy me servait.<\/p>\n<p>Marcy continuait de d\u00e9poser mon assiette pr\u00e8s de la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Le huiti\u00e8me soir, je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 manger.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais assis l\u00e0, devant une assiette de pain de viande, le regard tourn\u00e9 vers les champs de soja de papa. Le soleil \u00e9tait apparu dans l\u2019apr\u00e8s-midi. Le champ semblait sombre, d\u00e9tremp\u00e9, aplati. On distinguait nettement des zones enti\u00e8res qui s\u2019\u00e9taient effondr\u00e9es.<\/p>\n<p>Marcy \u00e9tait assise en face de moi. Arlen \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 all\u00e9 se coucher ; son genou le faisait souffrir, ce soir-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux en parler ? \u00bb a-t-elle demand\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re question qu\u2019elle me posait en huit jours.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais plus ce que je fais, Marcy \u00bb, ai-je r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>Elle a hoch\u00e9 la t\u00eate, lentement.<\/p>\n<p>\u00ab Le soja de Dale, a-t-elle dit. Il est en train de s\u2019\u00e9craser. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout le champ, ai-je dit. Et moi, je suis l\u00e0, en train de manger ton pain de viande. \u00bb<\/p>\n<p>Marcy est rest\u00e9e silencieuse un long moment.<\/p>\n<p>\u00ab Je peux te dire quelque chose ? \u00bb a-t-elle demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Bien s\u00fbr. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dale est venu ici, un soir \u00bb, a-t-elle confi\u00e9. \u00ab Il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Il \u00e9tait assis dans ce m\u00eame fauteuil. Lui et Arlen ont bu quelques bi\u00e8res sur la v\u00e9randa. J\u2019\u00e9tais dans la cuisine. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 par la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>\u00ab Il a dit quelque chose que je n\u2019ai jamais oubli\u00e9 \u00bb, a-t-elle confi\u00e9. \u00ab Il a dit : &#8220;Mark est la plus belle chose que j\u2019aie jamais fait pousser. Bien mieux que n\u2019importe quelle r\u00e9colte. Mais je ne sais tout simplement pas comment le lui dire.&#8221; \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 sans voix.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019\u00e9tait un homme discret \u00bb, a ajout\u00e9 Marcy. \u00ab Les hommes discrets ne disent pas les choses. Ils partent du principe que vous le savez. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a tendu la main par-dessus la table et a tapot\u00e9 la mienne.<\/p>\n<p>\u00ab Parfois, les personnes qui nous aiment le plus \u00bb, a-t-elle dit, \u00ab sont celles qui s\u2019y prennent le plus mal pour nous le faire savoir. \u00bb<\/p>\n<p>Dixi\u00e8me partie : Au bout du rang<br \/>\nLe dixi\u00e8me jour, j\u2019\u00e9tais en train de r\u00e9colter du ma\u00efs sur la parcelle sud d\u2019Arlen.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un apr\u00e8s-midi froid et d\u00e9gag\u00e9. Le ciel arborait ce bleu intense, typique d\u2019octobre. L\u2019\u00e9cran de contr\u00f4le du rendement affichait 230 boisseaux \u00e0 l\u2019acre. Arlen, aux commandes de la benne \u00e0 grain, avan\u00e7ait parall\u00e8lement \u00e0 moi.<\/p>\n<p>La radio a gr\u00e9sill\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Mark \u00bb, a dit la voix d\u2019Arlen. \u00ab Ta belle-m\u00e8re se tient au bout du rang. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai lev\u00e9 les yeux.<\/p>\n<h2><a href=\"https:\/\/nextstoryus.com\/?p=8094\">CLIQUEZ ICI POUR CONTINUER LA LECTURE DE LA SUITE \ud83d\udc49 PARTIE 2 \u2013 Apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 19 ans sur l\u2019exploitation de mon p\u00e8re, ma belle-m\u00e8re m\u2019a exclu de l\u2019h\u00e9ritage, mais j\u2019avais d\u2019autres projets\u2026<\/a><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je m\u2019appelle Mark Lindgren. J\u2019ai trente-huit ans et, depuis l\u2019\u00e2ge de dix-neuf ans, j\u2019exploite les m\u00eames six cents acres dans le comt\u00e9 d\u2019O\u2019Brien, en Iowa. 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