{"id":7948,"date":"2026-11-02T17:57:54","date_gmt":"2026-11-02T17:57:54","guid":{"rendered":"https:\/\/nextstoryus.com\/?p=7948"},"modified":"2026-11-02T17:57:54","modified_gmt":"2026-11-02T17:57:54","slug":"partie-3-mon-pere-ma-chassee-de-la-maison-en-pleine-tempete-glaciale-en-octobre-parce-que-ma-soeur-ma-accusee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nextstoryus.com\/?p=7948","title":{"rendered":"PARTIE 3 \u2014 Mon p\u00e8re m\u2019a chass\u00e9e de la maison en pleine temp\u00eate glaciale, en octobre, parce que ma s\u0153ur m\u2019a accus\u00e9e\u2026"},"content":{"rendered":"<p>Jenny \u00e9tait ma m\u00e8re. \u00ab Je sais \u00bb, dit papa. Sa voix \u00e9tait rauque. \u00ab Vraiment ? Parce que je ne crois pas que tu le saches. J\u2019ai l\u2019impression que, depuis trois ans, tu restes assis dans cette maison, rideaux tir\u00e9s, \u00e0 faire semblant que tout va bien, alors que l\u2019une de tes filles est devenue toxicomane et que l\u2019autre s\u2019est transform\u00e9e en fant\u00f4me. \u00bb \u00ab Diane\u2026 \u00bb \u00ab Je t\u2019en ai suppli\u00e9. Le jour de l\u2019anniversaire. Je t\u2019ai suppli\u00e9 de te faire aider. Un suivi psychologique, quelque chose\u2026 Et tu m\u2019as ordonn\u00e9 de d\u00e9guerpir de chez toi. \u00bb<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/scontent-iad3-2.xx.fbcdn.net\/v\/t39.30808-6\/877709818_122127828267416630_5563900299362070280_n.jpg?stp=dst-jpg_tt6&amp;cstp=mx1122x1402&amp;ctp=s640x640&amp;_nc_cat=111&amp;ccb=1-7&amp;_nc_sid=127cfc&amp;_nc_ohc=O4IcoNRfDRwQ7kNvwGWnt5m&amp;_nc_oc=AdpRCCJCIs-hI3awGOwD_uaDItRycPImNkHMyuifae0R5ekRRsKzSptn4EKWrRL-L8I&amp;_nc_zt=23&amp;_nc_ht=scontent-iad3-2.xx&amp;_nc_gid=EEZSDKOgdmMrD6v4KazoYg&amp;_nc_ss=792a8&amp;oh=00_AQQH7c_iLip64ncJMZbTzMW-xQua-zu5twgra61MFYl66A&amp;oe=6AEE950F\" alt=\"No photo description available.\" \/><\/p>\n<p>Silence. \u00ab Je sais \u00bb, r\u00e9p\u00e9ta papa. D\u2019une voix plus basse. \u00ab Tu n\u2019as plus le droit de dire &#8220;je sais&#8221;, Tom. Tu dois arranger les choses. Sinon, tu risques de les perdre toutes les deux. \u00bb Un long silence s\u2019installa. Puis, j\u2019entendis un son que je n\u2019avais jamais entendu de toute ma vie. Sur le coup, je ne l\u2019ai pas reconnu. C\u2019\u00e9tait un bruit sourd, \u00e9trangl\u00e9, haletant, comme celui de quelqu\u2019un qui essaie de respirer sous l\u2019eau. C\u2019\u00e9tait mon p\u00e8re qui pleurait. Il n\u2019avait pas pleur\u00e9 aux fun\u00e9railles de maman. Il n\u2019avait pas pleur\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, au moment de son d\u00e9c\u00e8s. Il \u00e9tait rest\u00e9 pr\u00e8s du lit, lui tenant la main ; quand le moniteur a \u00e9mis ce son continu, il a simplement hoch\u00e9 la t\u00eate, est sorti jusqu\u2019au parking et s\u2019est assis dans son pick-up.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, il pleurait dans un couloir d\u2019h\u00f4pital, \u00e0 deux heures du matin, si fort que l\u2019infirmi\u00e8re de nuit est venue voir ce qui se passait. Je suis rest\u00e9 allong\u00e9 dans mon lit, \u00e0 \u00e9couter. Je ne l\u2019ai pas appel\u00e9. Je ne savais m\u00eame pas si j\u2019en avais envie. Mais je ne me suis pas non plus bouch\u00e9 les oreilles. Chapitre neuf : Ce que papa a dit<\/p>\n<p>Il est venu le neuvi\u00e8me jour. Angela Reyes \u00e9tait pr\u00e9sente. Elle \u00e9tait assise dans un coin de la chambre, son carnet \u00e0 la main \u2014 c\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle, pour l\u2019instant.<\/p>\n<p>Il s\u2019est assis sur la chaise de Roz. Il a joint ses mains entre ses genoux. Elles tremblaient.<\/p>\n<p>\u00ab Salut, fiston \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>\u00ab Salut. \u00bb<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 mes mains band\u00e9es. \u00c0 ce stade, on avait d\u00e9j\u00e0 retir\u00e9 une partie des pansements. Mes doigts \u00e9taient gonfl\u00e9s, avec le bout violac\u00e9. Le Dr Feldman a dit que je les garderais probablement tous, mais que les deux doigts de ma main gauche resteraient peut-\u00eatre toujours sensibles au froid.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a te fait mal ? \u00bb a-t-il demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ouais. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate. Il a fix\u00e9 le sol.<\/p>\n<p>\u00ab Je savais \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai regard\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Pas tout, cependant \u00bb, a-t-il ajout\u00e9. \u00ab Mais je savais quelque chose. Quand la pharmacie a appel\u00e9, dimanche\u2026 Je savais que tu n\u2019avais jamais rien pris. Je savais que Karen avait chang\u00e9 depuis son probl\u00e8me au genou. Il m\u2019arrivait de la trouver endormie en plein apr\u00e8s-midi. Je l\u2019entendais se lever \u00e0 trois heures du matin. Je comptais l\u2019argent dans mon portefeuille, et le compte n\u2019y \u00e9tait jamais. \u00bb<\/p>\n<p>Il se frotta le visage des deux mains.<\/p>\n<p>\u00ab Et je ne voulais pas savoir, dit-il. Parce que si je savais, il fallait que je fasse quelque chose. Or, je ne savais rien faire. Je ne pouvais pas sauver ta m\u00e8re. Je ne pouvais rien arranger. La plupart des soirs, je n\u2019arrivais m\u00eame pas \u00e0 me lever de mon fauteuil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors tu t\u2019en es pris \u00e0 moi, dis-je. Parce que c\u2019\u00e9tait plus facile. \u00bb<\/p>\n<p>Il ferma les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Quand Karen est descendue avec ce flacon, dit-il, une partie de moi savait qu\u2019il ne t\u2019appartenait pas. Une partie de moi le savait. Mais c\u2019\u00e9tait plus facile d\u2019\u00eatre en col\u00e8re contre toi que d\u2019avoir peur pour elle. Tu \u00e9tais forte. Tu pouvais supporter ma col\u00e8re. Je me disais\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Il s\u2019interrompit.<\/p>\n<p>\u00ab Je me disais que tu pouvais tout supporter \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as dit que j\u2019\u00e9tais malade, dis-je. Ma voix tremblait. Tu as dit que tu n\u2019avais pas besoin d\u2019une fille malade. Tu as dit que tu avais d\u00e9j\u00e0 vu quelqu\u2019un d\u00e9p\u00e9rir sous tes yeux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as \u00e9teint la lumi\u00e8re du porche. \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9mit un son, comme si je lui avais ass\u00e9n\u00e9 un coup dans l\u2019estomac.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais \u00bb, murmura-t-il.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis rest\u00e9e l\u00e0, dis-je. Sur le porche. J\u2019ai attendu. J\u2019ai attendu que tu ouvres la porte. Et tu as \u00e9teint la lumi\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Il ne put r\u00e9pondre. Il resta assis, les larmes coulant sur son visage et tombant de son menton sur ses genoux, sans m\u00eame chercher \u00e0 les essuyer.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis rest\u00e9 assis dans ce fauteuil pendant trois heures, finit-il par dire. Je me disais que tu \u00e9tais chez les Henderson. Je me disais que tout allait bien. Je me disais que je te donnais une le\u00e7on. \u00bb<\/p>\n<p>Il leva les yeux vers moi. \u00ab Puis le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9 \u00bb, a-t-il dit. \u00ab Et l\u2019agent a dit que tu ne respirais plus. Je n\u2019ai pas pu rester debout. Mes jambes m\u2019ont l\u00e2ch\u00e9. Je me suis accroch\u00e9 au mur de la cuisine en me disant : c\u2019est moi qui ai fait \u00e7a. J\u2019ai mis ma petite fille dans un foss\u00e9. Le b\u00e9b\u00e9 de Jenny. J\u2019ai ferm\u00e9 la porte \u00e0 cl\u00e9 et je l\u2019ai d\u00e9pos\u00e9e dans un foss\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Il a tendu la main vers la mienne. Puis il s\u2019est arr\u00eat\u00e9, \u00e0 mi-chemin, et l\u2019a retir\u00e9e. Comme s\u2019il pensait ne pas en avoir le droit.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te demande pas de me pardonner \u00bb, a-t-il dit. \u00ab Je ne le m\u00e9rite pas. Je veux juste te dire que je suis d\u00e9sol\u00e9. Je le resterai pour le restant de mes jours. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai regard\u00e9 mon p\u00e8re. Ses cheveux gris, ses yeux rougis, ses mains r\u00eaches et gerc\u00e9es.<\/p>\n<p>Je voulais lui pardonner. Une partie de moi le voulait. Celle qui avait encore sept ans, celle qui, autrefois, se hissait sur ses \u00e9paules lors de la foire du comt\u00e9.<\/p>\n<p>Mais une autre partie de moi \u00e9tait rest\u00e9e allong\u00e9e dans ce foss\u00e9. Elle entendait encore le d\u00e9clic du verrou. Elle voyait encore la lumi\u00e8re du porche s\u2019\u00e9teindre.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas, \u00bb ai-je dit. \u00ab Pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate lentement. Comme s\u2019il s\u2019y \u00e9tait attendu.<\/p>\n<p>\u00ab D\u2019accord, \u00bb a-t-il r\u00e9pondu. \u00ab D\u2019accord. \u00bb<\/p>\n<p>Il s\u2019est lev\u00e9. Arriv\u00e9 \u00e0 la porte, il s\u2019est retourn\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je vais arranger les choses, \u00bb a-t-il dit. \u00ab Pas avec des mots. Je vais faire le travail n\u00e9cessaire. Quoi qu\u2019il en co\u00fbte. Peu importe le temps que \u00e7a prendra. \u00bb<\/p>\n<p>Puis il est parti.<\/p>\n<p>Angela Reyes a pos\u00e9 son porte-bloc, s\u2019est approch\u00e9e, s\u2019est assise au bord de mon lit et a simplement tenu mon bras pendant que je pleurais.<\/p>\n<p>Chapitre dix : L\u2019audience<\/p>\n<p>Je suis sortie de l\u2019h\u00f4pital au bout de seize jours. Tante Diane m\u2019a conduite \u00e0 Columbus dans sa Honda, avec le chauffage pouss\u00e9 au maximum, alors qu\u2019il ne faisait pourtant pas si froid.<\/p>\n<p>\u00ab Tu n\u2019es pas oblig\u00e9e de faire \u00e7a, \u00bb ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab Si, \u00bb a-t-elle r\u00e9pondu. \u00ab Pour l\u2019instant, si. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019audience sur la prise en charge a eu lieu d\u00e9but d\u00e9cembre, au palais de justice du comt\u00e9, dans notre ville. C\u2019\u00e9tait une petite salle d\u2019audience, avec des lambris en bois, un drapeau dans un coin et un radiateur qui faisait du bruit.<\/p>\n<p>Il y avait plus de monde que pr\u00e9vu. Mme Bell, l\u2019assistante sociale, portait un gilet gris. Mon curateur \u2014 un avocat nomm\u00e9 M. Hutchins, qui m\u2019avait rendu visite deux fois \u00e0 Columbus et m\u2019avait pos\u00e9 une centaine de questions \u2014 \u00e9tait l\u00e0. Tante Diane aussi. L\u2019agent Daniels, en uniforme. Roz, v\u00eatue d\u2019une robe violette \u2014 du genre qu\u2019on porte pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9glise \u2014 et coiff\u00e9e d\u2019un chapeau ; elle avait demand\u00e9 si elle pouvait venir s\u2019asseoir au fond.<\/p>\n<p>Et papa. Il portait un costume que je ne lui avais jamais vu. Il \u00e9tait mal coup\u00e9 ; on aurait dit qu\u2019il l\u2019avait achet\u00e9 la veille.<\/p>\n<p>Karen n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0. Elle entamait sa cinqui\u00e8me semaine dans un centre de traitement r\u00e9sidentiel, \u00e0 Dayton. Mais elle avait envoy\u00e9 une lettre.<\/p>\n<p>La juge s\u2019appelait Harlan. C\u2019\u00e9tait une femme d\u2019un certain \u00e2ge, aux cheveux courts et blancs, portant des lunettes retenues par une cha\u00eenette, tout comme Roz. Sa voix rappelait celle d\u2019une grand-m\u00e8re bienveillante, du genre \u00e0 vous envoyer sans h\u00e9siter dans votre chambre.<\/p>\n<p>Les avocats ont discut\u00e9 longuement. De la nuit de la temp\u00eate. De la fraude aux ordonnances. De l\u2019affaire p\u00e9nale concernant papa, qui avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9e la semaine pr\u00e9c\u00e9dente : il avait plaid\u00e9 coupable d\u2019un d\u00e9lit de mise en danger d\u2019autrui (en l\u2019occurrence, un mineur). R\u00e9sultat : quatre-vingt-dix jours de prison avec sursis, deux ans de mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, un programme de soutien \u00e0 la parentalit\u00e9 et des s\u00e9ances de suivi psychologique li\u00e9es \u00e0 son deuil, deux fois par semaine.<\/p>\n<p>M. Hutchins a lu \u00e0 voix haute un extrait de la lettre de Karen. Elle y d\u00e9clarait assumer l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9 de l\u2019usurpation de mon identit\u00e9, pr\u00e9cisait que je n\u2019avais jamais touch\u00e9 aux m\u00e9dicaments, et ajoutait qu\u2019il ne lui restait plus que quatre-vingt-seize heures avant la fin de sa cure de d\u00e9sintoxication \u2014 cela faisait trente et un jours qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab propre \u00bb.<\/p>\n<p>Ensuite, la juge Harlan a lu un rapport r\u00e9dig\u00e9 par le psychologue qui suivait papa, un certain Dr Okonkwo. Le document indiquait que papa avait assist\u00e9 \u00e0 toutes les s\u00e9ances. Il y \u00e9tait d\u00e9crit comme \u00ab impliqu\u00e9 et plein de remords \u00bb, ayant entam\u00e9 un travail sur \u00ab trois ann\u00e9es de deuil non r\u00e9solu \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019ai observ\u00e9 papa pendant la lecture. Il se tenait tr\u00e8s droit \u00e0 la table, les mains jointes. Il ne m\u2019a pas regard\u00e9e ; il gardait les yeux fix\u00e9s sur le sol.<\/p>\n<p>Puis, la juge Harlan a lev\u00e9 les yeux vers moi, par-dessus ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00ab Jeune fille, a-t-elle dit, M. Hutchins m\u2019a fait savoir que vous souhaitiez prendre la parole aujourd\u2019hui. Est-ce bien cela ? \u00bb<\/p>\n<p>Mon c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre. Mes mains \u00e9taient moites. Mes doigts, \u00e0 la main gauche, me faisaient mal \u2014 comme c\u2019\u00e9tait syst\u00e9matiquement le cas d\u00e9sormais, d\u00e8s que j\u2019\u00e9tais nerveuse.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous pouvez rester assise, inutile de vous avancer. Prenez tout votre temps. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e malgr\u00e9 tout. Je ne sais pas pourquoi ; j\u2019ai simplement ressenti le besoin d\u2019\u00eatre debout.<\/p>\n<p>\u00ab Avant de commencer, a dit la juge avec douceur, pourriez-vous, s\u2019il vous pla\u00eet, d\u00e9cliner votre identit\u00e9 pour le proc\u00e8s-verbal ? \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai ouvert la bouche.<\/p>\n<p>Et, pendant une seconde, rien n\u2019est sorti. Exactement comme au bord de la route, quand une voiture est pass\u00e9e en trombe : j\u2019ai essay\u00e9 de crier, mais aucun son n\u2019est sorti.<\/p>\n<p>J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 ce que j\u2019avais ressenti toute cette nuit-l\u00e0. Comme si je ne comptais pas. Comme si je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une silhouette sombre au bord de la route, devant laquelle les voitures d\u00e9filaient. Comme si mon nom n\u2019\u00e9tait rien de plus qu\u2019une inscription sur une bouteille, ramass\u00e9e par quelqu\u2019un d\u2019autre \u2014 quelqu\u2019un qui avait sa propre identit\u00e9.<\/p>\n<p>Puis, j\u2019ai regard\u00e9 vers le fond de la salle d\u2019audience. J\u2019ai aper\u00e7u Roz, avec son chapeau violet. Elle m\u2019a adress\u00e9 un l\u00e9ger signe de t\u00eate.<\/p>\n<p>Une fois qu\u2019on a vu quelqu\u2019un, impossible de ne plus le voir.<\/p>\n<p>\u00ab Je m\u2019appelle Hannah \u00bb, ai-je dit. Ma voix a trembl\u00e9, puis elle s\u2019est stabilis\u00e9e. \u00ab Hannah Grace Walls. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, Hannah \u00bb, a dit le juge Harlan. \u00ab Je vous en prie. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019avais not\u00e9 quelques mots sur une fiche. Je l\u2019ai sortie de ma poche, puis je l\u2019y ai remise. Je n\u2019en avais pas besoin.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai failli mourir \u00bb, ai-je d\u00e9clar\u00e9. \u00ab Sur la route d\u00e9partementale 9, en octobre. Je suis rest\u00e9e cliniquement morte pendant quatorze minutes. Une infirmi\u00e8re, que je ne connaissais pas, s\u2019est agenouill\u00e9e dans un foss\u00e9, sous la pluie, et a pratiqu\u00e9 un massage cardiaque pendant quatorze minutes, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019ambulance. Elle m\u2019a cass\u00e9 des c\u00f4tes. Elle m\u2019a sauv\u00e9 la vie. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai regard\u00e9 Roz. Elle portait un mouchoir \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne suis pas l\u00e0 pour dire que mon p\u00e8re est un monstre \u00bb, ai-je poursuivi. \u00ab Il ne l\u2019est pas. C\u2019est mon p\u00e8re. Il a commis la pire erreur qu\u2019un parent puisse faire : il a cru \u00e0 la version la plus simple, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Et il a ferm\u00e9 la porte \u00e0 cl\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai regard\u00e9 papa. Il me fixait, \u00e0 pr\u00e9sent. Ses yeux \u00e9taient embu\u00e9s de larmes.<\/p>\n<p>\u00ab Mais je ne pense pas que ce soit une mauvaise personne \u00bb, ai-je ajout\u00e9. \u00ab Je crois qu\u2019il est triste depuis si longtemps qu\u2019il a fini par ne plus nous voir. Karen et moi. Nous \u00e9tions pourtant juste l\u00e0. Et il ne parvenait \u00e0 voir ni l\u2019une ni l\u2019autre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors, voici ce que je souhaite \u00bb, ai-je dit. \u00ab Je veux rester chez tante Diane. Pour l\u2019instant. Pendant toute l\u2019ann\u00e9e scolaire. J\u2019aime ma nouvelle \u00e9cole. Je m\u2019y sens en s\u00e9curit\u00e9. Je peux dormir. \u00bb<\/p>\n<p>La juge Harlan hocha lentement la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Mais je veux voir mon p\u00e8re, dis-je. Un week-end sur deux. Avec quelqu\u2019un pr\u00e9sent au d\u00e9but, si vous pensez que c\u2019est pr\u00e9f\u00e9rable. Et je veux qu\u2019il continue ses s\u00e9ances de suivi psychologique. Je veux aussi qu\u2019il participe au programme familial au centre de traitement o\u00f9 se trouve Karen. Parce qu\u2019on doit tous r\u00e9apprendre \u00e0 former une famille, et personne ne sait comment faire. \u00bb<\/p>\n<p>Ma voix se brisa.<\/p>\n<p>\u00ab Et je veux qu\u2019il vienne \u00e0 mes cours de soutien en alg\u00e8bre, ajoutai-je. Le samedi. Parce que j\u2019ai manqu\u00e9 trois semaines de cours et que je suis en train de rater mon ann\u00e9e, alors qu\u2019il \u00e9tait dou\u00e9 en maths, autrefois. \u00bb<\/p>\n<p>Quelqu\u2019un dans la salle d\u2019audience eut un petit rire. Peut-\u00eatre l\u2019agent Daniels.<\/p>\n<p>Papa porta la main \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p>La juge Harlan m\u2019observa longuement. Puis elle tourna son regard vers papa.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Walls, dit-elle. Avez-vous entendu votre fille ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, Madame la juge \u00bb, r\u00e9pondit papa. Sa voix \u00e9tait \u00e0 peine audible.<\/p>\n<p>\u00ab Chaque mot ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chaque mot. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tr\u00e8s bien, dit-elle. Car je vais ordonner que tout cela soit mis en \u0153uvre. \u00bb<\/p>\n<p>Elle retira ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00ab Hannah, dit-elle, cela fait vingt-deux ans que j\u2019exerce ce m\u00e9tier. J\u2019ai entendu beaucoup d\u2019enfants s\u2019exprimer dans cette salle. Je ne crois pas en avoir jamais entendu un s\u2019exprimer avec autant de clart\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle remit ses lunettes et saisit son stylo.<\/p>\n<p>\u00ab La garde temporaire est confi\u00e9e \u00e0 la tante maternelle, Diane Mercer, d\u00e9clara-t-elle. Des visites avec le p\u00e8re, sous surveillance dans un premier temps, pourront \u00e9voluer vers des visites sans surveillance, \u00e0 la discr\u00e9tion de l\u2019intervenant social. Poursuite du suivi psychologique. Th\u00e9rapie familiale. Une audience de r\u00e9examen aura lieu dans six mois. \u00bb<\/p>\n<p>Elle jeta un dernier regard \u00e0 papa.<\/p>\n<p>\u00ab Et Monsieur Walls, \u00bb dit-elle. \u00ab Cours de soutien le samedi. Ne soyez pas en retard. \u00bb<\/p>\n<p>Chapitre onze : Reconstruire<\/p>\n<p>Papa n\u2019\u00e9tait jamais en retard. Jamais.<\/p>\n<p>Un samedi sur deux, il faisait une heure et demie de route jusqu\u2019\u00e0 Columbus et s\u2019asseyait \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, \u00e0 la table de la cuisine chez tante Diane, pendant qu\u2019un \u00e9tudiant nomm\u00e9 Marcus essayait de m\u2019apprendre l\u2019alg\u00e8bre. Les premi\u00e8res fois, Mme Bell restait dans le salon, feignant de lire un magazine.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, papa ne parlait pas beaucoup. Il se contentait de rester assis l\u00e0. Quand je bloquais, il se penchait, examinait le probl\u00e8me et disait : \u00ab Essaie d\u2019isoler le x en premier. \u00bb Il avait g\u00e9n\u00e9ralement raison.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le quatri\u00e8me samedi, Mme Bell a cess\u00e9 de venir.<\/p>\n<p>En janvier, nous avons entam\u00e9 une th\u00e9rapie familiale au centre de traitement de Karen, \u00e0 Dayton. Une fois par semaine, le mercredi soir. Papa, Karen, moi et une conseill\u00e8re, Mme Abernathy, \u00e9tions r\u00e9unis dans une petite pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019on trouvait des bo\u00eetes de mouchoirs sur chaque surface.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re s\u00e9ance fut terrible. Karen a pleur\u00e9 tout du long. Papa n\u2019a pas prononc\u00e9 un seul mot. Je suis rest\u00e9 assis, les bras crois\u00e9s, le regard fix\u00e9 sur une affiche accroch\u00e9e au mur qui d\u00e9taillait les \u00e9tapes du changement.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me s\u00e9ance fut un peu moins terrible.<\/p>\n<p>\u00c0 la sixi\u00e8me s\u00e9ance, Karen et moi avons ri en \u00e9voquant la fois o\u00f9 maman avait tent\u00e9 de pr\u00e9parer des sushis, d\u00e9clenchant tous les d\u00e9tecteurs de fum\u00e9e de la maison. Papa a ri aussi. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois en trois ans que je l\u2019entendais rire. C\u2019\u00e9tait un rire un peu rouill\u00e9, empreint de surprise, comme celui d\u2019une porte qu\u2019on n\u2019avait pas ouverte depuis longtemps.<\/p>\n<p>Karen a termin\u00e9 ses quatre-vingt-dix jours de traitement en f\u00e9vrier. Elle a emm\u00e9nag\u00e9 dans un foyer pour personnes en r\u00e9tablissement, \u00e0 Dayton, avec cinq autres femmes. Elle a trouv\u00e9 un emploi dans un caf\u00e9 et a commenc\u00e9 \u00e0 assister \u00e0 des r\u00e9unions quotidiennement.<\/p>\n<p>Elle m\u2019appelait le dimanche soir. Parfois, nous discutions pendant une heure ; d\u2019autres fois, seulement cinq minutes.<\/p>\n<p>\u00ab Soixante et un jours \u00bb, me disait-elle. Puis quatre-vingt-dix. Puis cent vingt.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis fier de toi \u00bb, r\u00e9pondais-je.<\/p>\n<p>\u00ab Ne sois pas fier de moi tout de suite \u00bb, disait-elle. \u00ab Sois fier de moi dans un an. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a rembours\u00e9 la compagnie d\u2019assurance. Son avocat a r\u00e9gl\u00e9 la question dans le cadre de l\u2019accord conclu avec le tribunal sp\u00e9cialis\u00e9 en mati\u00e8re de toxicomanie : 1 140 dollars pour les deux ordonnances frauduleuses, \u00e0 raison de cinquante dollars par mois, pr\u00e9lev\u00e9s sur son salaire au caf\u00e9. La clinique en ligne, bas\u00e9e en Floride, a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e en mars. Le bureau du procureur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019\u00c9tat a adress\u00e9 une lettre \u00e0 l\u2019agent Daniels pour le remercier de son rapport.<\/p>\n<p>Papa a vendu la maison de Linden Street en avril.<\/p>\n<p>Il me l\u2019a annonc\u00e9 un samedi, autour de la table de cuisine de tante Diane, apr\u00e8s le d\u00e9part de Marcus.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux plus vivre l\u00e0-bas, a-t-il dit. Chaque fois que je passe devant la porte d\u2019entr\u00e9e, je l\u2019entends. Le bruit de la serrure. \u00bb<\/p>\n<p>Je n\u2019ai rien r\u00e9pondu. Je l\u2019entendais, moi aussi.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai trouv\u00e9 un logement, a-t-il poursuivi. Une petite maison de plain-pied avec deux chambres. Plus pr\u00e8s de Columbus. \u00c0 quarante minutes d\u2019ici, au lieu de quatre-vingt-dix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Deux chambres ? \u00bb ai-je demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Une pour moi, a-t-il r\u00e9pondu. Et une pour toi. Quand tu le voudras. Quand tu seras pr\u00eate. M\u00eame si ce n\u2019est jamais. \u00bb<\/p>\n<p>Roz est venue \u00e0 ma f\u00eate d\u2019anniversaire, en mai, pour mes seize ans. Elle a apport\u00e9 une tarte \u00e0 la patate douce, une carte contenant un billet de cinquante dollars, ainsi qu\u2019un petit mot : \u00ab Pour ton premier manteau d\u2019hiver, qui sera enti\u00e8rement \u00e0 toi. Choisis-en un bien chaud. \u00bb<\/p>\n<p>Je l\u2019ai serr\u00e9e dans mes bras pendant un long moment. Elle sentait le beurre de cacao et l\u2019\u00e9glise.<\/p>\n<p>\u00ab Comment vont tes doigts ? \u00bb a-t-elle demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ils me font mal quand il fait froid, ai-je r\u00e9pondu. Mais je les ai toujours, les dix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tr\u00e8s bien, a-t-elle dit. Garde-les bien, tes dix doigts. Tu m\u2019entends ? Garde-les tous, jusqu\u2019au dernier. \u00bb<\/p>\n<p>Lors de l\u2019audience de suivi des six mois, en juin, la juge Harlan a lu les rapports de Mme Bell, de Mme Abernathy et du Dr Okonkwo. Elle a aussi consult\u00e9 mon bulletin scolaire, o\u00f9 figurait un \u00ab B+ \u00bb en alg\u00e8bre.<\/p>\n<p>Elle leva les yeux vers papa par-dessus ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00ab Les cours particuliers semblent bien se passer \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, madame \u00bb, r\u00e9pondit papa.<\/p>\n<p>\u00ab Hannah, dit-elle. O\u00f9 souhaites-tu vivre l\u2019ann\u00e9e scolaire prochaine ? \u00bb<\/p>\n<p>Je regardai tante Diane. Elle me serra la main.<\/p>\n<p>Je regardai papa. Il retenait son souffle. \u00c7a se voyait.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019aimerais essayer de vivre avec mon p\u00e8re, dis-je. \u00c0 temps partiel. Les week-ends, pendant l\u2019\u00e9t\u00e9. Et puis, on verra bien. \u00bb<\/p>\n<p>Papa expira longuement. Cette fois, il ne pleura pas. Il se contenta de hocher la t\u00eate, encore et encore.<\/p>\n<p>Chapitre douze : La cl\u00e9<\/p>\n<p>Nous sommes de nouveau en octobre. Un an s\u2019est \u00e9coul\u00e9 depuis la temp\u00eate.<\/p>\n<p>Je vis avec papa la majeure partie du temps. J\u2019occupe la deuxi\u00e8me chambre de la petite maison de plain-pied. J\u2019ai coll\u00e9 des \u00e9toiles phosphorescentes au plafond. Karen est venue de Dayton un samedi pour m\u2019aider \u00e0 les installer ; elle est mont\u00e9e sur ma chaise de bureau, exactement comme elle le faisait quand j\u2019avais sept ans.<\/p>\n<p>Cela fait trois cent trente-quatre jours qu\u2019elle est sobre. Elle envisage de suivre une formation d\u2019infirmi\u00e8re. Roz l\u2019aide \u00e0 remplir ses dossiers de candidature.<\/p>\n<p>Je passe un week-end sur deux chez tante Diane ; elle dit que sa maison est trop calme sans moi et continue d\u2019acheter des c\u00e9r\u00e9ales que je ne mange pas.<\/p>\n<p>Mardi dernier, une temp\u00eate a \u00e9clat\u00e9.<\/p>\n<p>Elle arrivait de l\u2019ouest, une grande tache rouge et violette sur la cha\u00eene m\u00e9t\u00e9o. La pluie a commenc\u00e9 \u00e0 tomber vers l\u2019heure du d\u00eener. \u00c0 dix-neuf heures, elle tombait si fort qu\u2019elle rebondissait sur la rambarde du porche. Le vent faisait plier le petit \u00e9rable, dans notre nouveau jardin, jusqu\u2019\u00e0 le coucher presque \u00e0 l\u2019horizontale.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais \u00e0 la table de la cuisine, en train de faire mes devoirs. De la g\u00e9om\u00e9trie, en ce moment. Des d\u00e9monstrations.<\/p>\n<p>Papa \u00e9tait dans le salon. Il s\u2019est lev\u00e9, s\u2019est approch\u00e9 de la fen\u00eatre et y est rest\u00e9 un long moment, \u00e0 observer la pluie.<\/p>\n<p>Puis il est venu dans la cuisine et s\u2019est assis en face de moi.<\/p>\n<p>\u00ab Salut, ma grande. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Salut. \u00bb<\/p>\n<p>Il n\u2019a rien ajout\u00e9. Il est juste rest\u00e9 l\u00e0, assis. Il est rest\u00e9 l\u00e0 pendant toute la dur\u00e9e de l\u2019orage, deux heures durant, sans rien faire \u2014 lisant le journal, puis se contentant de le regarder \u2014, tandis que je travaillais sur mes d\u00e9monstrations.<\/p>\n<p>Je savais pourquoi. Je n\u2019ai rien dit. Je l\u2019ai laiss\u00e9 rester assis.<\/p>\n<p>Vers neuf heures et demie, j\u2019ai eu besoin de r\u00e9cup\u00e9rer quelque chose dans la voiture : mon manuel de g\u00e9om\u00e9trie. Je l\u2019avais laiss\u00e9 sur la banquette arri\u00e8re de la Honda de tante Diane, au moment o\u00f9 elle m\u2019avait d\u00e9pos\u00e9e.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e et je suis all\u00e9e vers le placard de l\u2019entr\u00e9e. J\u2019en ai sorti mon manteau. Mon manteau d\u2019hiver, celui que j\u2019avais achet\u00e9 avec les cinquante dollars de Roz et une partie de l\u2019argent que j\u2019avais gagn\u00e9 en faisant du baby-sitting. Il est vert fonc\u00e9, matelass\u00e9, et m\u2019arrive jusqu\u2019aux genoux. C\u2019est le manteau le plus chaud que j\u2019aie jamais eu.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai enfil\u00e9 et j\u2019ai remont\u00e9 la fermeture \u00e9clair jusqu\u2019en haut. J\u2019ai gliss\u00e9 mon t\u00e9l\u00e9phone dans une poche, et la cl\u00e9 de la maison dans l\u2019autre.<\/p>\n<p>Papa m\u2019avait donn\u00e9 cette cl\u00e9 en juin, la premi\u00e8re fois que j\u2019avais pass\u00e9 la nuit chez lui. Il l\u2019avait accroch\u00e9e \u00e0 un anneau, muni d\u2019une petite \u00e9tiquette en plastique sur laquelle il avait \u00e9crit, de sa propre main : \u00ab Hannah. Pour toujours. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai ouvert la porte d\u2019entr\u00e9e. La lumi\u00e8re du porche \u00e9tait allum\u00e9e. Elle est toujours allum\u00e9e, maintenant. Papa l\u2019a branch\u00e9e sur une minuterie la semaine o\u00f9 il a emm\u00e9nag\u00e9 ; elle s\u2019allume donc au coucher du soleil et ne s\u2019\u00e9teint qu\u2019au lever du jour, quoi qu\u2019il arrive.<\/p>\n<p>La pluie tombait en rafales, de biais. J\u2019ai couru jusqu\u2019\u00e0 la voiture, attrap\u00e9 mon livre, puis je suis revenue en courant par l\u2019all\u00e9e.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9e sur le porche, j\u2019ai trouv\u00e9 la porte ferm\u00e9e.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9e l\u00e0 un instant, la pluie ruisselant depuis ma capuche. Mon c\u0153ur a eu une r\u00e9action \u00e9trange dans ma poitrine. Mes doigts, \u00e0 la main gauche, me faisaient mal. Pendant une seconde \u2014 juste une \u2014, j\u2019ai eu de nouveau quinze ans ; je me tenais sous un porche sombre, v\u00eatue d\u2019un sweat-shirt tremp\u00e9, dans l\u2019attente.<\/p>\n<p>Puis, un bruit est parvenu de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte.<\/p>\n<p>Le verrou a tourn\u00e9.<\/p>\n<p>Clic.<\/p>\n<p>La porte s\u2019est ouverte. Papa \u00e9tait l\u00e0, en chaussettes, la maintenant grande ouverte. La lumi\u00e8re du couloir s\u2019est d\u00e9vers\u00e9e sur les planches mouill\u00e9es du porche.<\/p>\n<p>\u00ab Entre vite, a-t-il dit. Il g\u00e8le. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis entr\u00e9e. Il a referm\u00e9 la porte derri\u00e8re moi.<\/p>\n<p>Et il ne l\u2019a pas verrouill\u00e9e.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, j\u2019ai dit que mon nom importait moins que ce qui m\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 cette nuit-l\u00e0.<\/p>\n<p>J\u2019avais tort.<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une silhouette sombre au bord de la route. Un nom sur un flacon, ramass\u00e9 par quelqu\u2019un d\u2019autre. Une fille malade. Un sac-poubelle, aper\u00e7u dans les phares d\u2019une voiture.<\/p>\n<p>Et puis, un inconnu a remarqu\u00e9 une basket blanche sous la pluie ; il a fait marche arri\u00e8re sur une cinquantaine de m\u00e8tres, sur cette route plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9, et s\u2019est agenouill\u00e9 dans les graviers.<\/p>\n<p>Je m\u2019appelle Hannah Grace Walls. J\u2019avais quinze ans. Je suis morte sur la County Road 9 pendant quatorze minutes, et une infirmi\u00e8re, Roz Okafor, a compt\u00e9 \u00e0 voix haute, sous la pluie, jusqu\u2019\u00e0 ce que je revienne \u00e0 la vie.<\/p>\n<p>Le son dont je me souviens le plus, \u00e0 propos de cette nuit-l\u00e0, c\u2019est celui d\u2019un verrou qui se ferme.<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est pas le bruit que j\u2019entends, aujourd\u2019hui, quand je rentre \u00e0 la maison.<\/p>\n<p>FIN.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jenny \u00e9tait ma m\u00e8re. \u00ab Je sais \u00bb, dit papa. Sa voix \u00e9tait rauque. \u00ab Vraiment ? Parce que je ne crois pas que tu le saches. 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